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Avec "Callas l'extrême", Madeleine Chapsal se propose de "suivre des yeux" la destinée de celle que le XXème siècle aura surnommé "La Voix". Il ne s'agit pas d'une biographie exhaustive, loin de là. Il ne s'agit pas non plus d'un roman. "Je suis loin d'être une musicologue avertie, nous confie Madeleine Chapsal dès les premières lignes, mais je crois pouvoir dire que je m'y connais un peu en vie de femmes." Faites-lui confiance: elle s'y connaît, autant en destinées féminines d'ailleurs, qu'en modestie choisie.
Chapsal est fan de Callas: de sa grandeur, de sa grâce et, de manière générale, du "miracle" qui touche certains êtres au point de nous les rendre divins. Pas question de parler de La Callas comme de n'importe qui: c'est un monstre sacré! Mais pourtant, c'est bien la femme, cet être torturé, cette enfant écorchée, cette... "artiste", que Madeleine Chapsal nous propose de découvrir sous un angle particulier: celui de l'extrémité, du "trop". Trop grosse, puis trop mince, trop jeune puis trop vieille, trop sage puis trop légère, trop de voix puis plus assez, Callas est passée par tous ces ressentis et a fini, comme tant d'autres, par se sentir "en trop". "En trop" comme le héros de "La Nausée", en trop comme cette existence qui est peut-être plus facile à jouer qu'à vivre... à condition de pouvoir la chanter et chanter, bientôt Maria Callas ne le pourra plus.
En lisant ces pages, on repense à la "Marie-Antoinette" de Zweig, à Marilyn aussi, à ces femmes adulées et laissées pour compte, ébréchées avant d'avoir eu la chance d'être solides, "fêlées" à la Fitzgerald, vulnérables, fragiles et pourtant intouchables, célèbres et seules. On pense à Barbara aussi, à ce travail acharné, à cette exigence, à cette passion du chant dont elle a dit qu'elle l'avait sortie de la mort, à ce "phrasé blessé derrière ce vibrato triomphant" (Jérôme Garcin) puis on pense à Barbara qui elle aussi est sans enfant, qui elle aussi a été quittée par le seul amour de sa vie, qui elle aussi a perdu sa voix, qui elle non plus, n'avait pas fait d'analyse. On pense au livre de Jérôme Garcin, "Claire de nuit", qui décidait de se pencher avec amour sur une femme exceptionnelle qu'il avait connue. On pense aux "Vilains petits canards" de Boris Cyrulnik, à ces grandes destinées tragiques retracées par la psychanalyste et philosophe Alice Miller car, évidemment, Maria Callas aurait sa place dans "La souffrance muette de l'enfant" et c'est l'avenir dramatique d'un enfant doué qui l'attendait: celui d'une héroïne du tragique, d'une Antigone des temps modernes, une Antigone, toutefois, qui n'aura pas attendu de mourir pour entrer dans l'Histoire.
Comme on regrette que Madeleine Chapsal n'ait pas écrit mille pages sur La Callas: elle a, évidemment, cette plume vive, cette aisance de romancière qui est malheureusement étrangère à bien des biographes. Comme Decaux pour Hugo, elle a cette tendresse, cette mémoire vivante, cette reconnaissance à l'égard de quelqu'un qui lui a "juste" fait vivre tant d'émotions. Elle-même devient une enfant qui regarde cette femme avec de grands yeux, et entre les lignes, ou parfois même dans les lignes, on sent combien l'écrivain livre d'elle-même en marchant sur les pas d'une autre, "si seule, si aimée". On regrette qu'elle n'ait pas écrit mille pages sur La Callas car elle a ce phrasé de romancière et cette curiosité d'enfant qui surpasse tout travail journalistique: on voudrait lire davantage que ces petits bouts d'interviews de Patrick Dupond ou d'Yva Barthelemy; on voudrait qu'elle aille plus loin dans ce qu'elle livre d'un thème astral, comme Decaux se mouillait avec le spiritisme de Hugo; on voudrait qu'elle pousse ses intuitions analytiques à l'extrême et on aurait voulu, c'est vrai, qu'elle nous évite quelques "et si..." Alors, comme on ne saurait se contenter de ces 200 pages bues d'une traite, comme Maria Callas nous intrigue encore plus après ce livre qu'avant, alors nous sommes contraints de lire le "Maria Callas intime" d'Anne Edwards qui, lui, est exhaustif mais qui n'a ni la passion entre les lignes, ni le vibrato dans le verbe.
Extraits choisis...
"Ainsi celle qui avait chanté plus haut, plus fort, plus souvent que les autres que mieux valait mourir que vivre sans amour, s'abandonne pour de vrai à la désespérance. A l'exemple de ces fascinantes immolées de l'amour perdu, la Tosca, Médée, Norma, Isolde, Lucie, Juliette, toutes celles qu'elle avait incarnées avec une puissance jusque-là jamais entendue qui laissait le public confondu. Prodige que cet accomplissement dans le réel de ce qui paraissait n'être qu'une magistrale invention de l'imaginaire, un fantasme d'auteur lyrique? Quand la passion s'engouffre dans une âme pour la consumer de son souffle brûlant, il arrive que la vie et l'art se rejoignent et c'est terrifiant. Sublime, aussi." (p.17)
"Plus je me pénètre de l'histoire intime de la Callas, que je n'ai pas connue, par mes lectures, des témoignages, l'écoute de ses enregistrements, plus ce personnage, qui se débattait seul dans une gloire immense, m'émeut.
C'est que la gloire, lorsqu'elle atteint cette dimension a tout d'un océan: où en sont les bords, les limites? Comment faire pour rejoindre la rive, échapper à la noyade, sinon en se hissant (...) sur le premier canot de sauvetage qui passe, pour, si la tentative échoue, se laisser couler, se noyer (...). (p.39)
"Toute grande carrière, toute grande action se fonde sur la transgression, le déni des lois existantes - quitte à en inventer de nouvelles, mais la plupart du temps, c'est tout simplement en les ignorant. Le Christ a repoussé sa mère, "Femme, qu'as-tu à voir avec moi...", Jeanne d'Arc s'est habillée en homme, Louis XIV, Napoléon n'ont pas ménagé leurs contemporains (...). Alors moi je dis: ces gens que vous admirez, il s'agit de les prendre en bloc, d'autant que c'est probablement leurs défauts, parfois leurs vices, en tout cas leurs actes de transgression qui leur ont permis de balayer les obstacles, de vaincre leurs ennemis, de créer du neuf et de triompher." (p.92)
Infos...
5 euros
Chez LGF Livre de poche
Septembre 2004
217 pages
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