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"La vie est perdue contre la mort, mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant", Tsvetan Todorov".


Nombreux auraient pu être les insatiables fans de la grande dame brune à se précipiter au théâtre Daunou, qui propose, depuis longtemps déjà, un spectacle qui prétend rendre hommage à celle qui nous a quittés il y a presque dix ans. De la danse, des chansons de Barbara et de la mise en scène, voilà qui aurait pu ravir tous ceux à qui elle manque, et ils sont nombreux.
On a peine à ne pas parler d'insulte à la mémoire d'une artiste dont l'exploitation de l'image devrait être mieux protégée. On espérait chantonner "la petite cantate" ou "l'homme en habit rouge" sur une adaptation originale, qui aurait été chantée par des artistes, "juste" des artistes, des gens qui savent chanter sans surjouer, des hommes et des femmes qui ont cette espèce de fêlure qui fait vibrer, qui émeut sans transparence mais non, rien. Pas d'émotion, pas de public qui fredonne les chansons. C'est surjoué. On s'interroge. Qui sont ces interprètes? Comprennent-elles le sens des mots qu'elles prononcent? Le metteur en scène, les chanteuses, les directeurs artistiques ont-ils seulement ressenti quelque chose en montant ce spectacle? En écoutant, en lisant, en pensant Barbara? Ce spectacle peut avoir mille qualificatifs, mais en aucun cas il ne peut être qualifié d'artistique. « Peut-être n’a-t-elle pas compris ? », vous dites vous ? La prestation est ponctuée de paroles écorchées quand elles ne sont pas purement et simplement oubliées. Assaisonnez de rythmes que l'on oublie de respecter, de danseuses banales, à l'exception d'une jeune fille qui, du coup, fait oublier les "héroïnes" de la "pièce", et ce malgré une chorégraphie inexistante, devant un décor carrément absent, et sous des costumes ridicules et surtout, autour d'une chanteuse dont on ne parlera pas tant les mots nous manquent pour dire ce que nous évoque la vue d'une telle débâcle. Disons simplement qu'une chanteuse de bal abîmait, chaque fois un peu plus, les plus belles chansons de la dame en noir.

Il est désagréable de dire tant de mal d'un spectacle, mais la colère a été au rendez-vous. Si vous aimez Barbara, fuyez: les amoureux de ses mots seront en souffrance, les drogués de son émotion pourraient frôler les larmes et, après avoir lu tant de témoignages et d'ouvrages consacrés à la femme piano, nous n'imaginons pas ce que pourrait ressentir un spectateur qui a eu la chance de la voir au Châtelet ou à Pantin. Si vous ne la connaissez pas, fuyez: ce spectacle ne montre rien d'elle, et tend à l'enfermer dans une boite morte et sans odeur. L'absence totale d'émotion qui règne tout au long de la soirée incarne l'exact opposé de ce que pouvait ressentir son public en présence de Barbara. Aucune émotion, rien. Ni dans le piano, ni dans le souffle, ni dans les mots, ni même dans la salle. Le néant aurait pu provoquer de l'angoisse. Le rien provoque de la colère et de l'ennui. Pas de mise en scène, évidemment... Des enfants de dix ans auraient sans doute fait mieux. On aurait pu croire à une parodie. Des costumes kitsch, des danseuses banales, des chanteuses... Dont il ne vaut mieux pas parler, même si l'une d'entre elles tente de sauver les meubles, sans y arriver évidemment... On a cru, plusieurs fois, passer éventuellement quelques minutes plus agréables quand un disc se mettait en route pour ne laisser place qu'à la danse... Merci. Certes, les enregistrements choisis sont loin d'être les meilleurs, les plus émouvants ou les plus poignants mais ils avaient le mérite de rendre à Barbara un tout petit peu de ce qui lui appartient. On avait espéré entendre "Dis, quand reviendras-tu", mais très vite, on est plutôt soulagé que la chanson ne soit pas écorchée à son tour.
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Devant tant de tristesse éprouvée à l'idée que, désormais, chez certains enfants ou certains adultes, c'est ce spectacle que leur évoquera le nom de Barbara, on pense à Elle, à Moustaki, à Bourgeois, à Béjart et on se dit... Mieux ne vaut pas d'hommage qu'un tel fatras. Mais on s'inquiète aussi: comment une telle chose peut-elle exister? Comment se fait-il que la mémoire de Barbara ne soit pas mieux protégée?
Au final, on s'excuse à la sortie - parce qu'en plus, on a imposé une telle catastrophe à d'autres - et, en tombant sur des spectateurs scandalisés, on se réconcilie un peu avec cette salle qui, il faut l'avouer, a éveillé notre curiosité à chaque clappement de mains. "La mémoire du dégoût est plus grande que la mémoire de la tendresse!", s'exclamait Kundera. Oui, peut-être, quand le dégoût et la tendresse sont provoqués par le même être. Mais à la vue de ce spectacle, au contraire, ceux qui ont déjà éprouvé de la tendresse pour Barbara ne se réfugieront que mieux dans leurs souvenirs, leurs discs et leurs films. Dans un "original" qui n'est pas à comparer à une "reprise". Les reprises de "L'Aigle noir", de Patricia Kaas ou d'Obispo, redonnent à la mélodie et au texte une intensité présente. La réinvention est souvent acclamée par les amoureux des originaux. A condition que l'émotion soit authentique. La vue du rien, quand le rien se déroule sur une estrade, ne peut qu'évoquer le toc, le faux-semblant ou l'exploitation commerciale. Nul besoin d'être amoureux ou connaisseur de Barbara pour être scandalisé. Au risque que mon propos paraisse fort prétentieux, je l'assume: quiconque fait la différence entre le rien et l'art oscillera entre le rire que provoque le ridicule et la colère que provoque le mensonge.
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