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Littérature, art contemporain, musiques, théâtre et cinéma : retrouvez le blog du site CultureCie et réagissez à nos articles ! Le webmag branché Culture a désormais son blog qui, comme son grand frère, ne veut "pas parler de tout... pour ne pas parler de rien" !

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"Hell", de Lolita Pille


"J'avais dix-sept ans à ce moment là, quand j'ai compris que la souffrance n'était pas qu'un moyen d'échapper à la platitude, d'accéder au sublime. (...) J'ignore tout de ce désespoir hurlant contre lequel je ne peux rien."


Un peu tard pour en parler
. Un peu tard car ce roman a eu le temps d'être adapté au cinéma depuis sa sortie, qui n'était d'ailleurs pas passée inaperçue. "Je suis une pétasse. De celle que vous ne pouvez pas supporter; de la pire espèce, une pétasse du XVIè, mieux habillée que la maîtresse de votre patron". Une telle entrée en matière nous aide à comprendre pourquoi "Hell" avait fait une entrée si fracassante dans l'actualité littéraire. On a crié au scandale, on a applaudi l'arrivée d'une héritière de Sagan, d'ailleurs immédiatement surnommée "l'adorable petit monstre", bref, on a vu Lolita chez Beigbeder, chez Ardisson, dans tous les journaux... Tout ce tapage n’avait pas donné envie à tout le monde.


Pourtant, il faut admettre que "Hell" prend à bien des égards la relève de "Bonjour Tristesse". Paris et Saint-Tropez, la petite bourgeoise qui fait scandale, ou plutôt la grande bourgeoise qui fait scandale, la drogue et le réalisme, l'argent facile et les angoisses existentielles, la lucidité et le cynisme sont autant d'éléments qui évoquent en effet la plume, le regard et l'univers de Françoise Sagan. D'autant qu'il faut y ajouter les mots justes et le jugement aiguisé, les décapotables et les grands couturiers, la gravité de la légèreté, l'humour noir et cette haine d'un milieu auquel on est aussi accro qu'à la coke. Les points communs sont là, à commencer par un ton. Evidemment, le raccourci peut agacer tous ceux qui ont tant apprécié la finesse et le talent d'un monstre disparu. Et pourtant... C'est bien dit, bien écrit, et surtout bien vu.


Ce qui éloigne Lolita Pille de Françoise Sagan, c'est le style, incontestablement, et le temps. Le style parce que Mademoiselle Pille est encore un peu faignante, et que Françoise Sagan ne maltraitait jamais la grammaire. Le temps car le ton est plus hard, les scènes plus trashes, les mots plus crus: les temps changent, les plumes aussi. Mais ce qui la différencie aussi du "charmant petit monstre" des années 60, c'est que son héroïne n'a pas l'air de croire au bonheur. Et qu'en plus de s'en donner à coeur joie sur son milieu, elle voue un mépris sans bornes à ceux qui regardent "Capital" le dimanche soir et qui vendraient leurs mères pour entrer dans une soirée privée - est-elle la seule?


Ce qui accroche la lecture, c'est justement un sentiment ambigu, porté par un doute immanent au personnage: dans quelle mesure Hell est-elle ce qu'elle dit être? Jusqu'où son cynisme et son ironie la concernent elle-même? Ici réside sans doute la complexité de l'héroïne, qui impulse un jeu intense entre le lecteur et le narrateur. Si le livre "fonctionne", n'est-ce pas justement parce que nos sentiments à son égard ne cessent d'évoluer, tout en étant perpétuellement traversés par un doute? Qui est-elle? Qu'accepte-t-elle de nous montrer d'elle? Lolita Pille excelle dans le dire et la suggestion, le bien pesé et l'exagéré, l'ironie lucide et l'humour grotesque. Grâce à l'entre-lignes, elle arrive à créer une intrigue à partir de notre manière de percevoir l'héroïne. Nombre de lecteurs ont retenu une fin dramatique. Rien ne nous dit pourtant que cette fin existe: le personnage est jeune, et ses pensées noires ne nous disent pas si Hell va véritablement finir comme elle le croit. C'est un personnage caricatural, la part d'ombre de l'auteur, une part d'ombre dans laquelle chacun peut retrouver un bout de soi, un bout de vie ou un regard posé sur des situations.


N'en déplaisent à ceux qui prenaient les riches pour des cons, à commencer par les filles à papa, Lolita a une plume malgré son poil dans la main, un cerveau en plus d'un visage, et une âme en plus d'une cuillère en argent dans la bouche. Elle sait raconter une histoire d'amour, distinguer le bien du mal, et surtout taper là où ça fait mal. Elle a sans doute très bien compris Sartre, elle est dotée d'un humour incisif qui doit en énerver plus d'un, et elle a écrit un très bon premier roman. Les planchistes de la première heure s'esclafferont. Les Parisiens de la rive droite aduleront ou haïront. Les bobos seront ravis d'avoir fui tout ça. Certains apprendront peut-être que l'argent ne fait pas le bonheur... Mais personne ne restera indifférent.

 


Extraits choisis
...

"Désillusionnée avant l'âge, je dégueule sur la facticité des sentiments. Ce qu'on nomme l'amour n'est que l'alibi rassurant de l'union d'un pervers et d'une pute, que le voile rose qui couvre la face effrayante de l'inéluctable Solitude. Je me suis carapaçonnée de cynisme, mon coeur est châtré, je fuis l'affreuse Dépendance, la moquerie du Leurre universel; Eros planque une faux dans son carquois. L'amour, c'est tout ce qu'on a trouvé pour aliéner la déprime post-coïtum, pour justifier la fornication, pour consolider l'orgasme. C'est la quintessance du Beau, du Bien, du Vrai, qui refaçonne votre sale gueule, qui sublime votre existence mesquine. Eh bien moi, je refuse. Je pratique et je prône l'hédonisme mondain, il m'épargne. (...)"

"On tente de se distraire, on fait la fête, on cherche l'amour, on croit le trouver, puis on retombe. De haut. On tente de jouer avec la vie pour se faire croire qu'on la maîtrise. On roule trop vite, on frôle l'accident. On prend trop de coke, on frôle l'overdose. Ca fait peur aux parents, des gènes de banquiers, de PDG, d'hommes d'affaires, qui dégénèrent à ce point là, c'est quand même incroyable. Il y en a qui essaient de faire quelque chose, d'autres qui déclarent forfait. Il y en a qui ne sont jamais là, qui ne donnent jamais rien, mais qui signent le chèque à la fin du mois. Et on les déteste parce qu'ils donnent tant et si peu. Tant pour qu'on puisse se foutre en l'air et si peu de ce qui compte vraiment. Et on finit par ne plus savoir ce qui compte, justement. Les limites s'estompent. On est comme un électron libre. On a une carte de crédit à la place du cerveau, un aspirateur à la place du nez, et rien à la place du coeur, on va en boîte plus qu'on ne va en cours, on a plus de maisons qu'on a de vrais amis, et deux cents numéros dans notre répertoire qu'on n'appelle jamais. On est la jeunesse dorée. Et on n'a pas le droit de s'en plaindre, parce qu'il paraît qu'on a tout pour être heureux (...)"

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