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"Un Secret" est un roman qui peut instantanément entrer dans nos classiques... Mais roman, roman... Peut-on véritablement parler d'une histoire inventée? Pas si sûr. Ecrit à la première personne, le livre retrace le destin d'un secret, profondément ancré dans la personne du narrateur... depuis son enfance. Ce secret est à la fois une "porte ouverte vers l'imaginaire", pour reprendre une expression de Ricoeur, et une fenêtre privilégiée de l'appréhension du réel. L'enfant de ce livre construit un monde intérieur sur un secret, tout en évoluant dans une atmosphère familiale déterminée par le tabou: ses parents, juifs, ont dû changer de nom pour survivre à la guerre, et la famille est ainsi devenue "une société secrète, liée par un deuil impossible." Mais quel deuil? Quel secret? La mort d'une identité ou d'un parent? Le tabou d'une contrainte ou d'une décision?
Le secret est ce qui enracine le narrateur dans son enfance, mais aussi ce qui l'enracine dans l'âge adulte. Il opère à la fois comme le fil conducteur d'une histoire et comme la rupture d'un chemin: avant la naissance du narrateur, un secret était déjà là. Enfant, il va créer un secret. Puis il s'agira, pour se trouver, de tenter de dénouer les mystères d'une famille peu loquace.
Philippe Grimbert est doté de cet art, rare, de faire lire l'invisible entre les lignes. Il faudra peu de temps aux férus de psychanalyse pour deviner que l'auteur est psychanalyste: on peut lire, fort clairement, les étapes de l'analyse dans ce livre. Le narrateur, en effet, raconte, et raconte a posteriori: le roman est donc ponctué de réflexions qui font à la fois figure d'anachronismes dans le fil de l'histoire et d'indices dans le fil de l'intrigue. On rencontre l'enfant, on découvre l'adulte. A travers le secret, c'est toute une dialectique qui se fait jour: un pont entre l'imaginaire et le réel conduit à un chemin de soi à soi. Ce chemin nécessite un retour vers le passé, l'histoire, le leg familial, pour pouvoir ouvrir les portes d'un présent à venir. Cet arrêt sur images, seule condition de possibilité d'un avenir à soi, créé enfin un pont entre soi et les autres. Beaucoup de philosophes l'ont expliqué, beaucoup de psychanalystes l'ont théorisé, mais, à ma connaissance, peu de romanciers avaient ainsi mis en relief les étapes d'une vie d'homme libre, et pour cause: combien sont-ils à être psychanalystes?
Sans doute faudrait-lire, aussi, les romans de Pontalis pour avoir une meilleure vue d'ensemble. Reste qu'à la lecture de ce livre, on se dit que les psychanalystes devraient s'essayer plus souvent au roman, à condition, évidemment, d'avoir une plume à la hauteur de celle de Grimbert, qui est sans conteste un écrivain. Ils devraient écrire des histoires parce que c'est sans doute la meilleure manière, pour un non initié, de comprendre à quoi "sert" un retour sur le passé, ou en quoi il est nécessaire de s'approprier son histoire pour pouvoir vivre la sienne propre. Un drame n'est pas forcément le point de départ de l'analyse: l'histoire, et l'ignorance de cette histoire, peut en être un en soi - Alice Miller l'explique fort bien. Ici, c'est le silence qui fait obstacle à l'histoire, et l'histoire qui dévoile un drame, que le silence a fait perdurer. On se dit que les psychanalystes devraient raconter des histoires parce qu'inversement, ils sont peut-être les plus à mêmes de décrire l'indicible, d'écrire les non dits et les poids du silence, de dessiner un rapport à l'art, à l'émotion ou, plus simplement, à la vie.
On lit ce livre comme une histoire vraie, comme une analyse, et comme un roman. Sans doute ce livre est-il, en effet, une autre manière de mettre une histoire en dehors de soi, d'en faire le deuil, et d'aller mieux. A l'image de l'analyse, ce roman est une "tombe" aux vertus thérapeutiques: "Devant ce cimetière, l'idée de ce livre m'est venue. Dans ses pages reposerait la blessure dont je n'avais jamais pu faire le deuil." Finalement, le deuxième roman de Philippe Grimbert semble être l'incarnation parfaite de l'herméneutique ricoeurienne: le monde du texte renvoie au monde de l'oeuvre qui crée du sens, nouveau, dans le monde tout court - pour ne pas dire qu'il peut tout simplement redonner un sens au monde. Le titre promettait le meilleur. Le livre est un cadeau.
Liens vers...
Les premières pages sur le site des Editions Grasset
"Un Secret" sur Amazon.fr
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