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"How to make law" - Copyright Yuki Onodera / Courtesy galerie RX
Yuki Onodera présente son travail cet hiver à Paris à travers deux expositions. La galerie Chambre avec vues, qui s'était engagée à exposer le Prix Nièpce 2006, nous propose de découvrir l'oeuvre de la lauréate, dont les travaux les plus récents sont visibles à la galerie RX.
CultureCie a visité pour vous la première exposition: l'univers de Yuki Onodera vaut le détour. En proposant de découvrir la lauréate du Prix Nièpce, Chambre avec vues nous permet d'avoir une idée de l'ensemble du travail de la photographe japonaise. Plusieurs séries donc, au travers desquelles ressort à la fois la variété et l'homogénéité d'une oeuvre. Variété car les clichés sont tantôt doux et frais, tantôt sombres et presque dérangeants. Unité dans le travail minutieux, fruit d’une pratique personnelle de techniques "à l'ancienne", unité encore pour la suggestion et la captation d'une ambiance, chaque fois différente, et toujours propre au regard de l’artiste.
Un vêtement de femme immortalisé le temps d'un cliché donnera une perception douce de cette photographe, qui a eu l'idée insolite de suspendre divers habits féminins afin d'en faire ressortir à la fois la volupté et l'épaisseur, le tout dans des tons pâles qui disent toute la fragilité et la beauté de ce qui nous habille, et de ce qui peut devenir art dans un simple mouvement d'idée. La galerie ne présente qu'un cliché de cette série, où le film est doux, le vêtement froissé et la photo pure.
Bien différente et tout aussi créative est cette immense photo intrigante qui nous attire. De loin, nous ne pouvons en percevoir que le climat en noir et blanc, et même en nous en rapprochant, on aurait pu la prendre pour une peinture, un tableau. Massif. Imposant. Sombre et suggestif. Une ambiance. Volée et travaillée. Car ce qui trompe le spectateur, avoue la photographe, c'est ce jeu qu’elle instaure en décidant de vernir un cliché. Est-ce que ça accentue le mystère de cette pièce immobile qui, pourtant, semble en mouvement? Est-ce que ça atténue une atmosphère? Ou est-ce qu'au contraire le vernis la précise? Le résultat est fort réussi. L'ambiance est dessinée, à la fois suggérée et habitée, comme souvent dans les photos de Yuki Onodera.
Presque dérangeants sont ces portraits de visages inhumains, déformés, et pour cause: "les «P.N.I.» ne sont pas des portraits d!inconnus mais d'insaisissables traces de visages", précise Alain Sayag, conservateur du musée d'art moderne Georges Pompidou. Pourtant l'ambiance n'est pas sombre, même si elle est sans couleur.
Variété encore à travers les sujets: des vêtements, des paysages, des villes et des campagnes, de jour et de nuit. Diversité dans les images: de la couleur et du noir et blanc, du flou et du précis, des grands et des petits formats.

L'unité de ce travail saute aussi aux yeux. D'une part, Yuki Onodera fait dans la sobriété et la simplicité. Ca fait du bien. A vouloir faire trop original, beaucoup d'artistes contemporains finissent par devenir peu accessibles, et par lasser un public dont ils freinent la curiosité. Dans le paysage actuel, les photos de Yuki Onodera font l’effet d’une bouffée d’air frais, tout en étant de leur temps.
Homogénéité dans le travail : les techniques varient en fonction des propositions, mais partout elles sont authentiques. Yuki Onodera nous confie qu’elle travaille dans le détail et avec des techniques "à l'ancienne". Loin des technologies numériques, elle prend la peine d'accrocher des vêtements à une fenêtre et de lutter contre le vent pour capter ce qui au final, est bien une photo, mais que l'on aurait pris pour un dessin finement pensé et élégamment froissé. Elle attend la nuit pour voler une maison éclairée, dans laquelle les lumières sont allumées, et non pas ravivées a posteriori sur un écran.
A la découverte de cet univers, c’est la suggestion que l’on retient : c’est elle qui, humble et subjective, a attiré, frappé et conquis notre regard. En passant d'une photo à l'autre, on quitte une oeuvre pour en découvrir une nouvelle, mais toujours, des questions se posent au spectateur. L'artiste ouvre des portes, et les questions restent entières. Ces clichés sont intrigants : à contre-courant d'une mode lassante, la photographe ne livre rien en pâture mais au contraire suggère, comme on murmure au lieu de crier, et c’est une belle manière de faire exister ses images. Comme si son regard était davantage un angle de vue qu’un état, une proposition intime et choisie, loin du désordre des artistes amoureux d’eux-mêmes. Pas de transparence, mais une manière d’inventer le monde à travers des images dépouillées, qui mettent sur un chemin plus qu'elles ne montrent.
Au final, ce que nous évoque cette exposition, c’est la paix qui s’en dégage. L’impression que le pari est réussi car la photographe arrive à nous faire respirer l’harmonie qu’elle a décelé quelque part en inventant son ailleurs. Un ailleurs qui, avec du recul, s’impose à nous comme une leçon de photographie : sans photographier le personnel, les clichés sont plus intimes que ceux des photographes et des peintres qui prétendent le dévoiler. Et n’est-ce pas cela l’une des magies de l’art : nous transmettre une idée en la mettant à l’intérieur de nous ? C'est l'intime que nous ressentons à la rencontre de ces photographies. C'est donc une rencontre avec un artiste que nous retenons. Celui ou celle qui ne dit pas, qui n'a pas cette prétention implicite d'avoir tout compris en nous donnant à voir de l'exhaustif, en nous faisant croire que la transparence existe parce qu'un photographe prend... le réel ou la photo? Non, Yuki Onodera ne dicte aucune loi mais joue avec le visible et, avec modestie, prend bien le visible pour ce qu'il est: inépuisable parce qu'extérieur, capté par un sujet, un instant, un travail.
C'est ce jeu entre le réel et le visible, l'image vue et prise en photo, ou simplement ce jeu intérieur du réel devenu image, inlassablement théorisé par les plus grands philosophes au moins depuis Platon, que Yuki Onodera exprime. Tout le monde appréciera ses photos. Et les férus de philosophie sentiront sans doute cette curieuse réminiscence s'animer: les propos de Heidegger et de ses ancêtres sur l'aletheia, le dévoilement en grec, les propos des phénoménologues sur le réel, sans doute, feront échos en eux, ravivant l'existence des morts et la finitude des vivants... doux mouvement dialectique qui flotte entre recommencement et création, copie et réalité pour atterir... dans l'intersubjectivité?
On ne saurait trop vous conseiller de visiter cette exposition, dont les clichés sont si riches que les visuels proposés ici ou ailleurs ne peuvent absolument pas en rendre compte. Tout est fait de nuances chez Yuki Onodera, de techniques faites pour êtres révélées aux yeux en direct, de détails imperceptibles à travers un écran ou une quelconque reproduction. Alors... comme le scande un slogan remarquable: "Sortez dedans et entrez dehors"!
A noter...

