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Un mythe parmi d'autres? Oui, car "comme beaucoup de mythes grecs, on s'aperçoit qu'il y a, à travers l'intrigue, sans avoir l'air de rien, une forme de sagesse, une forme de réflexion sur ce que nous sommes, sur la condition humaine." Un mythe parmi d'autres car la question particulière qu'il pose est, comme si souvent dans la mythologie grecque, une question aussi cruciale qu'éternelle: "Cette question, "pourquoi deux sexes?", est fondamentale parce qu'on ne peut comprendre ce qu'est l'homme tant qu'on n'a pas élucidé les questions d'une sexualité double. Ni comprendre ce qu'est le monde, ni désigner par la parole chaque réalité de ce monde." Est-ce que le livre répond à la question? En moins de cent pages, c'eût été un peu ambitieux, et ce n'est pas l'ambition du philosophe historien.
Facile à lire, simple et court, le livre raconte posément la première femme, qui fut écrite par Hésiode: Pandora. Ce qu'il en dit? C'est au lecteur d'en décider, Jean-Pierre Vernant ne fait ici que rapporter un texte, une légende, un écrit. Ce que nous en retenons? Que Pandora, avant d'avoir été explicitée par Vernant, a été écrite par un homme. Elle est la divine séductrice inventée par les Dieux, qui se vengent d'un humain trop malin. Cet homme qui a tenté de les avoir, c’est Prométhée, défini par Vernant comme « le soixante-huitard de l’Olympe, qui (…) va essayer de berner Zeus en faveur des hommes. » Pour définitivement punir les hommes d’une ruse que vous découvrirez en lisant le livre, Zeus va créer cette éternelle tentatrice que les religions ont inlassablement réinventée à l'image de celle que lui avait donnée les Anciens. « Elle rayonne de charis. Le charme, la beauté, la séduction. » Mais la belle cache derrière cette apparente perfection une « âme de voleuse ». Comme il serait simple de rendre responsable l'un des deux sexes de cette complexité à laquelle l'humanité doit fatalement faire face: être âme et corps, esprit et incarnation, souci du pain et souci du divin.
Un livre d'actualité. Non pas seulement parce que Jean-Pierre Vernant nous a quittés il y a peu, et que cette édition restitue l'une de ces dernières conférences, non. Un livre actuel tout simplement parce qu'il est toujours bon de se rappeler que les mythes grecs n'ont ni temps ni contexte... Platon y fait souvent appel, comme on consulterait un dictionnaire quand nous n'avons plus de mots: aux questions les plus cruciales, il ne répondait pas toujours par l'argument. Aux interrogations déconcertantes, il répondait par la mythologie grecque comme on ruserait en invoquant les Dieux. Ce qui nous vient à l'esprit en lisant ce livre, comme en lisant du Levinas ou du Huntington, mais pour des raisons bien différentes, c'est tout simplement ceci: rappelons-nous combien les dieux ont influencé Platon, rappelons-nous combien la culture judéo-chrétienne est teintée de platonisme et... Remettons un peu en question notre idée du monde, comme notre définition de l'Occident!
Donner à un sexe ou une couleur de peau la charge de porter le mal, c'est aussi incroyable que de nier l'existence d'un autre sexe ou d'une autre couleur de peau. Pourtant nos cultures, définies comme occidentales ou non, ont fait l’un et l’autre. On peut dessiner un sexe féminin à côté d’un sexe masculin, il y aura toujours des hommes et des femmes pour soutenir qu’il n’y a pas de sexes, pas de différences. Et il y aura toujours des hommes et des femmes pour interpréter ces différences évidentes en termes de supériorité. Donner à un sexe ou une couleur de peau la charge de porter la dualité du bien et du mal, la dualité de l'âme et du corps, c'est présupposer que l'humanité est scindée. C'est présupposer que l'humanité est tiraillée entre le féminin et le masculin, la tentation et la raison, la vie et l'éternel. Mais vous qui lisez mes lignes en ce moment même, n'êtes vous pas à la fois doté d'un cerveau vous permettant de les comprendre, et d'une paire d'yeux vous permettant de les voir? C'est curieux, j'ai l'impression que la même personne pense et écrit ce que je dis là...
C’est cela que ce livre donne à penser. Repenser notre histoire, nos sexes, nos origines. Et les dieux sur lesquels ces histoires ont été bâties. L’occasion de nous reposer la question du vrai et du faux, du vu et du raconté, de l’évident et du caché. Ce « hiatus entre l’apparence, l’apparaître et la réalité. » L’occasion, comme l’essence de la philosophie le demande, de questionner la question. Et peut-être la plus cruciale, puisqu’il s’agit avant tout de la naissance, de la différence entre l’homme et le dieu, de l’ambiguïté d’une figure divine enfermant en elle tous les paradoxes humains. En un mot, « dans cette narration compliquée, amusante je crois, on voit qu’il peut y avoir dans un récit mythique, par-delà le divertissement, un problème affronté sans jamais être explicitement posé : Nous les hommes, qui sommes-nous ? Et pourquoi ne peut-on pas être des hommes s’il n’y a pas aussi des femmes avec nous ? »
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