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Si le titre du livre phare d'Alice Miller peut paraître un peu long, il est en réalité, excellent: c'est toute la complexité du livre qu'il restitue. Est-ce un drame d'être un enfant doué? Oui. Si c'est un drame, alors l'enfant doué a-t-il de l'avenir? Cela dépendra, en fait, du destin qu'il décide de donner à son drame.
L'enfant doué, ici, ce n'est pas forcément l'enfant surdoué: c'est d'abord l'enfant sage, celui qui s’adapte à l’entourage, souvent, celui qui s’y adapte... Trop bien! Autrement dit, celui qui se laisse enfermer dans ce qu’on veut faire de lui. Son « drame », c’est, justement, cette perméabilité à l’entourage, perméabilité qui le prive de « son » avenir. Souvent, quand les traumatismes de l'enfance sont murés dans le silence, et dans le refoulement des émotions, ces enfants doués se raccrochent à un avenir d'illusionniste: la réussite. Or, "la vieille blessure ne peut guérir tant qu'elle sera niée à travers l'illusion, c'est-à-dire l'ivresse du succès. La dépression mène aux lèvres de cette plaie, mais seul le deuil de ce qui nous a manqué au moment décisif, pourra aboutir à sa véritable cicatrisation". Mais si l'enfant doué est, au départ, privé d'avenir, son moi profond peut encore le rattraper: il n'est donc pas privé de son avenir dans l'absolu, puisque la rébellion est toujours possible, même quand elle est tardive. Mais, pour que celle-ci soit possible, il faut avoir gardé une certaine distance, une certaine intimité ou, pour reprendre les termes levinassiens, une certaine intériorité. Il faut avoir résisté à l'aliénation, même si c'est en secret. « Si l’ordre est contraire à la raison, dit Levinas - clin d'oeil aux lecteurs philosophes! - il se heurtera à la résistance absolue de la raison. L’être raisonnable peut, certes, courir un danger mortel en refusant l’ordre absurde, mais il lui suffit d’accepter la mort, dit-on, pour demeurer libre. Il conserve un pouvoir illimité de refus dans sa liberté de pensée. Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples. La liberté de pensée réduite à elle-même, la liberté de penser qui n’est rien que liberté de pensée, est par là même une conscience de tyrannie. » Autrement dit, et en écho aux "vilains petits canards" de Boris Cyrulnik, il suffit de ne pas vouloir mourir pour vivre, même si, comme Barabara, on est "déjà mort, il y a longtemps".
Ce livre mérite d'être lu et conseillé parce qu'il répond aux questions les plus élémentaires et les plus intéressantes de la psychanalyse: pourquoi les psy deviennent psy? A quoi sert l'analyse? Pourquoi ceux qui ont "tout pour être heureux" ne le sont pas? Surtout, Alice Miller est dotée d'un style d'une simplicité admirable, ce qui rend ses livres très accessibles. Parfait, donc, si vous n'avez encore jamais lu de psycho.
Le monde de l'enfance vu par les artistes sur CultureCie...