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Du 20 mai au 29 juin 2008, le Conservatoire du littoral expose sa collection photographique à la BNF – site François Mitterrand. En suspension dans la galerie de verre qui enchâsse le jardin en contre bas, les « vues sur la mer » des « yeux » les plus célèbres de la photographie, ceux de Josef Koudelka, Sabine Delcour, Raymond Depardon, Marc Deneyer, Eric Dessert, Harry Gruyaert, John Davies, Thierry Girard et Michael Kenna aiguisent notre « désir de rivage », pour reprendre le titre d’Alain Corbin.
Historien des mentalités et membre du conseil scientifique du Conservatoire du littoral, Alain Corbin définit le paysage comme « une manière de lire et d’analyser l’espace, indissociable de la personne qui contemple l’espace considéré ». Il s’agit d’une perception sensorielle où non seulement la vue mais aussi l’ouïe, le toucher et l’odorat sont sollicités. Mais la représentation de l’espace ne saurait se limiter à cela. De multiples facteurs rentrent dans l’élaboration des systèmes d’appréciations qui conditionnent l’admiration ou le rejet d’un paysage : croyances, références culturelles, codes esthétiques de l’individu. Ainsi la jonction entre les éléments, la terre, le ciel et l’eau, suscite à peu près à la même époque (la plupart des clichés ont été pris entre 2005 et 2007) neuf lectures différentes, qui nous livrent une réflexion sur la photographie et l’influence qu’elle peut avoir sur notre rapport à l’environnement.
Josef Koudelka a choisi la Camargue, pour ses sols craquelés, ses troncs sinueux, ses herbes longues et légères, sa beauté grave et fragile de vieillard. Sabine Delcour lit le Delta de la Leyre entre chien et loup, entre ciel et terre, nous suspend sur des chemins boueux qui ne mènent nulle part et partout, et impose son point de vue de photographe plasticienne dans un cadre en forme de châssis. Raymond Depardon n’a pas cherché à effacer l’homme de ses clichés. Les chemins de la pointe du Raz sont peuplés, balisés, construits. Le sol est pavé, piétiné ou bétonné. Mais les falaises restent vierges, marquées par les éléments et le temps, et le ciel sans limite, sublime. Les rivages charentais de Marc Deneyer sont saisis à l’instant. L’instant du dernier rayon de soleil couchant, l’instant où un souffle fait frissonner l’onde, où l’infini va se donner à voir au sortir d’un chemin.
Pour ses vues de Port-Cros Eric Dessert a choisi un très petit format rappelant ces photographies d’autrefois qui capturent l’exotisme des voyages. Dans ces cadres étroits l’espace semble plus large encore, plus lisible aussi tant les détails de la roche, d’un palmier ou d’une plante grasse sont sensibles. Devant les baies de la Canche, de l’Authie et de la Somme vues par Harry Gruyaert, on est saisi de la même émotion que devant les peintures flamandes du 17ème, celles de Ruysdaël en particulier : ce sont les mêmes ciels bas et lourds, les contrastes forts des contre-jours, et cette texture d’airain dans laquelle tout se fige, grappes humaines, dunes, cabines de plage et roches. John Davies a quant à lui visité l’Anse de Paulilles avec la curiosité et le détachement d’un archéologue. De l’ancienne usine d’explosifs et l’urbanisation partielle qu’elle a suscitée il ne reste plus que quelques pans de murs, voies ferrées, barrières et tuyaux, mangés par la végétation. De ce paysage en ruines se dégage, paradoxalement, une certaine nostalgie. L’œil de Thierry Girard s’est posé sur les eaux changeantes de l’estuaire de la Gironde, puissantes, épaisses de boues ocre, rouges ou grises, ou bien lisses, douces et discrètes comme un miroir. L’archipel de Chausey a inspiré à Michael Kenna des lignes géométriques, et des textures entre neige, encre et eau. Des poteaux s’alignent dans la mer comme les traits sous le pinceau d’un calligraphe, et dans cet exercice d’écriture, tout est possible. L’eau devient phosphorescente au contact de pierres incandescentes. La lune dans sa course zèbre le ciel d’un long faisceau lumineux. L’ensemble des clichés est d’une perfection technique et d’une poésie inimitable.
Dans ce lieu de conservation que représente la BNF, on ne saurait limiter le littoral à un thème photographique et la « vue sur la mer » à un exercice de rhétorique plasticienne. Les clichés nous parlent aussi de la fragilité de ces espaces, menacés d’urbanisation ou de désintérêt. Ces espaces sont des espaces morts si on ne les apprécie plus. Révéler la beauté du littoral, c’est aussi réveiller le désir de transmettre les modes de représentations et les émotions qui nous lient à nos paysages. Il est possible alors de mesurer tout le prix de la préservation de l’espace naturel à qui se soucie des générations futures et de leur épanouissement.
John Davies / Anse de Paulilles 1999-2002 Sabine Delcour / Delta de la Leyre 2006-2007 Marc Deneyer / Rivages charentais 2006 Raymond Depardon / Pointe du Raz 1991-2001 Eric Dessert / Port-Cros 2006 Thierry Girard / Estuaire de la Gironde 2006) Harry Gruyaert / Baies de la Canche, de l’Authie et de la Somme 2007 Michael Kenna / Archipel de Chausey 2007-2008 Josef Koudelka / Camargue 2005
Bibliothèque Nationale de France - site François-Mitterrand Quai François-Mauriac 75013 Paris Tél : 33(0)1 53 79 59 59
Mardi - samedi de 9h à 20h Dimanche de 13h à 19h Lundi de 14h à 20h Fermé lundi matin et jours fériés Entrée libre