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Croquerais-je ou ne croquerais-je pas ? Saurais-je enfin pourquoi: toi plus moi ça donne nous, et ça donne ça… Voilà l’histoire tendre, humoristique et enjouée d’une rencontre universelle, Adam et Ève ou la genèse d’une histoire d’amour. Il se croit seul, mais elle l’observe déjà. La rencontre est alors inévitable. Un départ chaotique où deux visions s’affrontent, et pourtant le premier couple du monde se forme.
La critique...
Des Mars et Vénus bourrés d'humour et d'autodérision
Une pièce de théâtre sur le thème d'Adam et Eve, ça pourrait être bien ambitieux, ou intello ou... un peu cliché: les hommes, les femmes, la Bible, la Genèse... c'est pas un peu prise de tête tout ça ? Et bien mise à part qu'Eve a en effet l'air de se prendre vraiment la tête au sujet d'une pomme qu'elle a bien envie de goûter et qu'on lui a dit de ne pas toucher, non, il n'y a aucune interrogation métaphysique là-dedans.
Pourquoi Adam et Eve seraient-ils intouchables ? C'est quand même de leur faute, si on en est là non ? Enfin, de sa faute, à elle, puisqu'elle a écouté le serpent, puisque après avoir résisté si longtemps elle l'a croquée, cette pomme ! Enfin, vous le savez tout ça, c'est de la faute de la femme, puisque lui n'ose pas, puisque lui a peur, puisque lui est sage. Et puis c'est logique après tout, maintenant que ça fait si longtemps qu'on lit l'histoire ainsi: Eve est fondamentalement tentatrice, puisqu'elle est une femme, elle devait donc céder à la tentation... tentation de la pomme mais il n'y a pas que la pomme, il y a aussi un homme. Ahhhhh un homme !!!!! Mmm, c'est appétissant, aussi, un homme !!!
Alors, ils l'ont fait ou pas Adam et Eve ? C'est sûr, c'est pas une pièce à suspense, puisqu'on est en train de la regarder, mais qu'est-ce que c'est agréable de voir se jouer toutes ces histoires de fous qui sont... le point de départ de l'humanité ! Non mais c'est vrai après tout, c'est une histoire de fous cette histoire de pomme, ce serpent, ces voix, cette rencontre avec le monde et cette absence de rencontre avec l'autre. Non, Eve n'est pas sortie de la côte d'Adam, ils se sont rencontrés, et en fait c'est ça, l'histoire de fous. Les humains sont vraiment tarés en fait, entre Adam qui écoute ce qu'on lui dit et Eve qui n'écoute rien, Adam qui a peur de la pomme et bien envie de manger Eve, Eve qui pleure pour un oui ou pour un non, qui finit par bouffer cette foutue pomme et qui a peur qu'Adam la touche... et nous qui y croyons en plus... ou qui n'y croyons pas ! Oui les êtres humains sont compliqués, ils ont des envies, et quand tout va bien ils s'ennuient, et quand ils sont libres ils n'ont pas envie d'obéir, mais ils hésitent : il y a tellement de possibles.
Un cache-cache à découvert et à croquer
Adélie Gintrand joue et se joue des évidences, évidences des dogmes et des règles, évidences des clichés et des mythes... du mythe ! A la fin de la pièce on pourrait se dire "il fallait être comédienne pour l'écrire" : il fallait jouer avec son image. Mais c'est fondamentalement ça, écrire, non ? "Croque moi" est une comédie humaine écrite dans les années 2000, ces années où l'on ose sans plus avoir besoin de provoquer, ces années où les femmes et les hommes écrivent et disent les ressorts invisibles des comportements. Il y a quelque chose d'un diable qui s'habille en Prada là-dedans, quelque chose de l'autodérision féminine - qui prend aujourd'hui tous les styles littéraires, des bras de Camille Laurens à l'humour de Weisberger en passant par l'héroïne de la vie d'Ann Scott... sens interdits, homme d'une mort ou femme d'une vie sont racontés peut-être avant tout en confiant les travers ridicules et naïfs de narratrices amoureuses qui se parlent à elles-mêmes, qui se voient à force de distance et de temps et qui nous parlent avec cette sincérité lucide qui les amène à se rire surtout d'elles-mêmes.
Pourtant la pièce est librement inspirée du texte de Mark Twain, le texte d'un homme, le texte d'un autre temps, mais c'était un journal justement, et c'est bien à partir de ces courts monologues qui courent dans nos têtes, nos mémoires ou nos confessions intimes, que la pièce est construite. Dans "Le journal d'Adam et le journal d'Eve", Mark Twain "explore les mystères du couple, confie Adélie Gintrand : comment un homme et une femme ayant une vision du monde et de leurs sentiments aussi différente, parviennent-ils à se rejoindre ? Ma pièce est une interprétation libre et ma transcription du texte en dialogues s'appuie sur la fraîcheur et l’innocence des deux protagonistes." En effet, ce sont les non-dits à côté des dits qu'il s'agit de mettre en scène, ce sont donc autant les faits que ce qui nous décide à agir qu'il s'agit de faire vivre, de faire bouger, de faire parler. Ce qu'on cache à l'autre, quand on le rencontre; et la rencontre. C'est ici qu'était sans doute le plus grand défi de "Croque moi" et c'est réussi.
Le duo de tous les talents
La mise en scène, de Romain Thunin, est simple et bien pensée: au théâtre de la Loge la scène est minuscule mais avec un parapluie on invente des entrées ou des sorties, il suffit d'avoir des idées et de se servir davantage des comédiens et des costumes pour investir des espaces, et on nous envoie au paradis. A la Comédie de Paris, les spectateurs seront chanceux car le metteur en scène a pu pousser sa créativité avec plus de moyens: "la pièce revisite l’histoire d’Adam et Eve en totale liberté et c’est avec cette même liberté que j’ai abordé le travail de mise en scène. Loin d’un paradis figuratif, totalement fidèle à l’imagerie du texte biblique, j’ai voulu faire voyager le public dans un monde féerique, où l’imaginaire de chacun pourra peupler cet espace, source de tant de fantasmes. Un monde où chaque spectateur pourra retrouver son "jardin secret". Car c’est bien de cela dont nous parle cette pièce, de cette fabuleuse aventure d’être avec l’autre."
La première pièce d'Adélie Gintrand s'attaque donc avec brio à la prise de tête originelle, et la comédienne qu'elle est aussi incarne à merveille cette héroïne folle et tendre, courageuse et fragile. Avec une présence et une énergie rare, elle parvient à tenir le spectateur en alerte, à coups de mimiques et de répliques hilarantes, à coups d'intonations et de regards sautillants. Son Adam alterne - appétit oblige ?! - mais celui que nous avons vu était à la hauteur de sa partenaire. On peut se réjouir, donc, que ce testament là ne soit pas resté lettre morte.
Rien de mieux que vos propres yeux...
Les Lundis 7, 14 et 28 avril à 21h30 www.laloge-theatre.fr
www.myspace.com/lalogetheatre
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