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Qui peut jurer du destin ? Qui pourrait lutter contre ce tsunami d’événements où les rencontres improbables appellent à vaincre la fatalité ? « La Bête à chagrin », c’est d’abord une plongée dans de tragiques enchaînements dont le réalisme et la portée psychique nous tiennent en haleine.

Cathy est encore une jeune femme, mariée depuis dix-huit ans à l’homme qu’elle a toujours aimé lorsqu’elle attend enfin son second enfant. Quelques mois avant d’accoucher, elle apprend que son mari a une maîtresse : c’est la femme du meilleur ami de son mari, son amie à elle aussi. Elles sont enceintes du même homme, l’autre devrait même accoucher avant elle. Son mari s’installe avec sa nouvelle femme, appelle leur fils du prénom destiné depuis toujours au sien et là commence la descente aux enfers.

Qui elle revoit, qui elle rencontre, ce qu’elle dit et à qui, tout prend une importance différente, anormale. Le pire va arriver, il y a des morts, il faut un ou plusieurs coupables. Le coupable est-il l’assassin ? La juge est-elle capable de comprendre seulement la personnalité des inculpés, a-t-elle sinon le temps, la générosité de se pencher sur des êtres si profondément différents d’elle, et peut-elle oublier à cette heure sa propre vie ?

Lauréate du prix de l'Académie française en 1990 puis du Goncourt en 1998, Paule Constant est dotée d'un talent qui n'est plus à prouver. En plus d’avoir une écriture agréable, l'auteur nous fait réfléchir, c’est sûr. Le livre est dense, elle y mène plusieurs enquêtes de front : il y a l’analyse des faits, l’analyse des coupables, l’analyse de la justice et de ceux qui sont censés la défendre puis… il reste une profonde inquiétude. Si les réflexions sont on ne peut plus sombres, elles sont aussi terrifiantes que réalistes. L’auteur réussit à nous persuader qu’aucun de nous n’est à l’abri de devenir un assassin en puissance !

Extraits choisis…

« Vivre c’était abandonner le reste au malheur. Le nourrir, le plus loin d’elle possible, de quelques veuves noires recroquevillées sur leurs bombes, sacrifier un avion par-ci par là, accepter comme une fatalité qu’un raz-de-marée engloutisse au bout du monde des milliers d’individus squelettiques. Vivre, c’était même consentir à ce que la mort grignote quelques miettes devant sa porte, ne pas s’émouvoir de l’accident de voiture d’une vague connaissance, de la mort d’un vieux voisin. Il ne fallait pas être injuste avec un destin qui dévorait le monde pour mieux l’épargner. Vivre, c’était conserver un espace de paix entre deux platanes qu’avaient plantés ses ancêtres, ne rien déranger de cette part du monde préservée dont elle avait hérité pour la transmettre intacte à l’autre génération comme un échantillon de sérénité, de beauté. Vivre, c’était respirer  pour ne pas risquer que l’air soit dérangé. Vivre, c’était se taire, ne pas bouger et, assise sur le bord du bonheur, le contempler sans cesse pour qu’il ne s’échappe pas.

- Et le malheur s’est engouffré dans votre jardin, commenta la juge. Il a détruit votre maison, brisé votre famille et votre photo s’est étalée à la une des journaux que vous ne lisez pas, on vous a vu à la télévision que vous ne regardez pas. Tout le monde a pu vous dévisager dans la voiture qui vous conduisait en prison. Vous avez réintégré le malheur que vous vouliez fuir. Vous faites maintenant partie du malheur du monde, et quelque part il y a peut-être une femme comme vous en train de se protéger de vous et qui pense que votre histoire ne la concerne pas. » (page 120)

« Par quel bout prit-elle sa propre histoire ? Car ce n’est pas tout de raconter les faits. Il faut les présenter, les agencer. Il n’existe pas d’histoire réelle mais des histoires imaginées à partir du réel par chacun de ceux qui les racontent. Et même ce n’est pas aussi facile que cela, aussi tranché. Il se pouvait que l’histoire fluctuât au fil de l’humeur ou de l’intérêt de chacun, au fil aussi de ce que l’on cache. On ne raconte pas pour révéler, on raconte pour cacher. » (page160)

A rester gardienne des objets, elle perdait les êtres, à vouloir tout conserver, elle ne protégeait pas l’essentiel. Au bout de quelques années que lui restait-il du passé qui ne fût fixé par une photo ? Quelle expression d’un être cher était-elle certaine de se rappeler ? Tous les souvenirs des autres tenaient à l’enfance, son grand-père quand il l’enveloppait dans une couverture pour regarder la télévision les soirs d’hiver, sa grand-mère essoufflée qui montait les escaliers. Peut-être, se dit Cathy, est-ce parce qu’on n’existe pas encore qu’on laisse la place aux autres qui existent. Après l’enfance, plus rien, parce qu’il n’y avait plus qu’elle. (page 168)

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Gallimard
17 euros
155 pages
Janvier 2007
Lien Amazon

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Par Laurence Schmitt - Publié dans : Romans & Nouvelles
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