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CULTURE & CIE

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CULTURE CIE & VOUS

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27 février 2008 3 27 /02 /février /2008 02:45

Quatrième roman de Florian Zeller, « Julien Parme » rompt avec le ton habituel du petit prince de la scène littéraire française. Dans la peau de son héros de quatorze ans jusque dans les moindres recoins de style, Zeller nous fait rire aux éclats avec la crise existentielle la plus banale qui soit. Malgré son prix Interallié pour « La Fascination du pire », on était en attente depuis « Neiges artificielles » : nous voilà surpris et rassasiés.


« Moi, ce que j’aurais aimé, c’est vivre des aventures incroyables. »

Quatorze ans, cet âge totalement bâtard dans lequel personne ne vous comprend. L’âge qui oscille entre Picsou Magazine et Entrevue. L’âge où l’on a envie de boites de nuit sans y avoir droit, d’indépendance impossible, de rencontres improbables, et de sexe, évidemment. Peut-être même qu’on est tombé amoureux pour la première fois, à quatorze ans. Notre narrateur, lui, c’est un incompris. Vous comprenez, la vie, c’est pas facile, quand on n’a pas de père, que maman fait chier absolument pour tout, qu’en plus on a un beau-père donc une nouvelle sœur parachutée, que d’un coup, de fils unique on passe à pièce rapportée et dans le seizième mort en plus… on a envie d’être tranquille, on n’a jamais la paix, on vit pas pour autant de folles aventures, au contraire, et puis parfois on est triste. Et y’a toujours des lois qui vous rattrapent, les parents, ou pire, la loi tout court, le regard des autres aussi, parce qu’on est pas majeur, alors les gens ils vous réduisent souvent à pas grand-chose, surtout quand on est pas un mec grand.

Bon, jusque là, c’est classique vous allez me dire, c’est un môme d’aujourd’hui quoi. Oui, justement. Pas vraiment exceptionnel : pas question ici d’une adolescence à la vie d’adulte, Julien n’est pas de ces mômes cocaïnés et délaissés, pas du tout, c’est un ado tout ce qu’il y a de plus normal, enfin, il serait vexé Julien s’il nous entendait : il veut devenir écrivain. Ouais. Pas si normal, un peu exceptionnel quand même. Du coup bon, il ment un peu sur des trucs qui lui arrivent, parce que là, il est pas encore vraiment écrivain, c’est juste le temps où son imagination se développe, et le rêve, ben la seule manière qu’il rentre dans la réalité là, c’est de travestir un peu le vrai et de le raconter aux gens. Genre à son pote Marco, le mec « qui a vraiment trop de chance » parce qu’il habite seul dans une chambre de bonne. Ou à Madame Thomas, la prof de français supercanon aux chemisiers transparents et aux cours intéressants. Ou encore à un poivrot une nuit dans un bar, ben ouais, Julien a pas encore sa liberté mais il la prend déjà, attendez le mec, il a du cran. Du coup il se retrouve à raconter le meurtre de son père à un « mec jaune ». Le fric c’est pareil, il l’a pas mais il le prend, du coup c’est carrément des bouteilles de champagne qu’il commande. La classe. Mais celle à qui il aimerait vraiment parler, mais à laquelle il ne sait pas quoi dire parce qu’il est quand même vachement impressionné, elle s’appelle Mathilde : avec elle c’est différent, il est « à l’article de l’amour ».

Peut-être bien que vous hallucinerez quand il vous racontera ses histoires hyperincroyables, parce que oui, j’ai oublié de vous dire, c’est ça le sujet du livre : l’année dernière, il lui est arrivé un truc incroyable, c’est pour ça qu’il en parle. Attendez, il fait pas partie de ces écrivains qui noircissent des pages blanches alors qu’ils n’ont rien à raconter. Quel truc ? Ben nan je vais pas vous le dire, moi mon truc c’est de vous le faire lire, le livre, vous captez ? Parce que je vous le dis : « Julien Parme », c’est une balle de livre. « Sans déconner. »

« Et entre nous, t’écris franchement comme une merde. »

Florian Zeller parvient à faire d’un adolescent en crise quelqu’un d’autre qu’un cliché de boutonneux ou un révolté haineux. Est-ce que c’est parce qu’il veut devenir écrivain, que cet adolescent-là nous réconcilierait presque avec ces âges ? Oui, peut-être. On est loin du ton des « Quinze ans » de Philippe Labro, mais pourtant on y pense, on y repense, à ces rêves de mômes et aux premiers signes, aux premières envies, aux premières entrées du rêve dans le réel. C’est frustrant d’avoir quatorze ans, les ambitions sont souvent enfermées dans le ridicule à cet âge là, ce qui rend d’autant plus timide. Mais ce qui le rend vraiment humain, Julien, c’est pas forcément cette éventualité exceptionnelle : écrivain, il ne l’est pas encore, et même s’il l’était déjà, avant de l’être, il serait, il est un adolescent.

Alors écrivain ou pas, avec ou sans père, Julien est un ado banal : il a encore des rêves de gosse, qu’il compte bien réaliser, et il a déjà une histoire, de vrais emmerdements dont il parle d’ailleurs assez peu. Il n’est pas à l’abri de la vie, il est… comme les autres. En choisissant un héros qui subit essentiellement son âge, loin des enfances du « Rendez-vous » de Justine Lévy, de « Hell » de Lolita ou des « Premières pressions à froid» de Cyrille Putman, Zeller rend d’autant mieux à César – et à Don Quichotte – ce qui lui appartient : la crise d’un adolescent au fond, c’est la crise d’un type qui veut devenir quelqu’un, et qui n’a pas encore l’âge. Alors il ne sait pas tout à fait qui il est, et entre ses certitudes, ses envies d’envol et le regard paralysant des autres, il cherche à réduire un peu le fossé, et le problème, c’est qu’il risque de tomber dedans…

Avec la malice d’un style qu’on ne lui connaissait pas, Florian Zeller vogue de la tendresse à la mélancolie en passant par l’amour et la violence. Il sait très bien jouer à l’adolescent. A ce môme terrorisé par son image, à la fois perdu et sûr de lui, qui s’engouffre avec fracas dans la honte alors qu’il est à la recherche absolue du contraire : une identité rayonnante, évidemment. Le môme se fait des films, a des préoccupations et des angoisses « de son âge » mais il se raconte sans distance, alors il transmet ses impressions profondes avec son vocabulaire, et parsème quelques fulgurances : on est pris au jeu, peut-être bien que le petit Parme pourrait devenir écrivain, on lui souhaite d’ailleurs, sa revanche, son devenir, jusqu’au Quai Parme à Paris. Des confessions enfantines - quand il était petit, il voulait être prince -, une tendresse poignante pour une vieille dame ou un petit poussin, les premiers signes amoureux, la jalousie à l’égard du mec cool, le vol, la fuite, la solitude, la honte, la peur, la haine… tout y est. Mais l’essentiel c’est l’humour, l’écriture tranchante qui passe du rire aux larmes, de la distance à la perte, une écriture simple, drôle et parfaitement maîtrisée qui donne à ce livre une identité rare.

A travers les vides et les débordements de sa crise si bien racontée, on se rappelle qu’une crise d’adolescence au fond, c’est une crise existentielle comme une autre, le problème, c’est que celle-là, on ne la prend jamais au sérieux. Après « Julien Parme » on regardera peut-être les ados différemment. Zeller les rend vraiment moins cons et plus humains… trop humains. Alors d’un coup elle nous paraît moins loin, cette crise. Et d’ailleurs, à la lecture de cet excellent roman, les ados pourraient se sentir moins seuls, ou avoir l’idée d’écrire… un jour.


Extraits choisis…

« Tout le monde avait essayé de se faire inviter à cet anniversaire. Si vous étiez en seconde, comme moi, il fallait mieux oublier. C’est normal, en un sens. Mais Marco, lui, il avait réussi. Sérieux. L’explication, c’est qu’il avait redoublé déjà deux cent douze fois et qu’il avait environ presque le même âge qu’Emilie Fermat. La preuve, il lui faisait la bise à la sortie du lycée. La plupart des gens, c’était le genre de truc qui les impressionnait. Moi, ça me laissait de marbre. Parce que je m’en foutais, d’Emilie Fermat. Celle qui m’intéressait plus, c’était Mathilde, sa petite sœur, qui était aussi en seconde, mais à laquelle j’osais pas parler. Mathilde Fermat, quand elle vous regardait dans les yeux, ça vous donnait des frissons. » (page 24)

« Je tournais autour depuis au moins une heure, guettant le moment où elle sortirait de sa chambre. Elle se servait un verre de lait, tranquille, quand elle m’a dit, presque d’un air distrait : « A propos, j’ai lu ta nouvelle. » Je me suis redressé, digne, prêt à recevoir les éloges du peuple. « Et alors ? » Elle a fini sa gorgée. Ça lui arrachait la gueule de me faire des compliments. Elle a posé son verre sur la table, prenant le temps pour trouver les mots justes. Car les mots, elle savait maintenant que j’étais hyperattentif à ce qu’ils soient justes. « C’est trop nul ! » elle a finalement balancé. « Quoi ? » « C’est ridicule, ton histoire. Enfin, on n’y croit pas. Pas une seconde. Non, franchement c’est à chier. » J’en étais sûr. Elle avait rien compris. Comme d’hab, en somme. C’est dingue comme cette fille était irrémédiablement elle-même. Jamais surprenante. Elle avait même pas compris que l’enjeu principal de cette nouvelle, c’était pas l’histoire, pas du tout, mais le style. Juste le style ! Sauf qu’après ça, elle a tout de suite ajouté : « Et entre nous, t’écris franchement comme une merde. » Ça m’a démoli. (…) Mais pour tout vous dire, et même la vérité, ça m’avait un peu atteint. En tant qu’artiste, je veux dire. (…) Soudain, j’ai eu l’idée du siècle à venir. Et de celui d’après aussi. » (pages 182-183)


A noter…

« Julien Parme » de Florian Zeller
Première publication : Flammarion, 2006
Poche : J’ai lu, 5 janvier 2008
254 pages
5,60 euros

Lien Amazon

Florian Zeller sur CultureCie…

« Dix ans, dix auteurs, dix nouvelles », 2008


A lire aussi sur CultureCie…

« Quinze ans » de Philippe Labro

« Vu » de Serge Joncour

« Le Rendez-vous » de Justine Lévy




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Published by Axelle Emden - dans Romans & Nouvelles
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