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CULTURE & CIE

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CULTURE CIE & VOUS

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17 mars 2008 1 17 /03 /mars /2008 00:36

photo_nadia_kamel.jpg« Salata Balati », diffusé ces jours-ci en Egypte, n'a pas laissé le pays indifférent. Déjà primé lors du festival de Bombay et du festival de San Francisco, le documentaire retrace l'histoire d'une famille multi-ethnique, essentiellement tiraillée entre des originies égyptiennes et des origines juives. Portrait intime du Moyen Orient, « Salata Balati » tente audacieusement de briser des tabous coriaces. Rencontre éclairante avec sa réalisatrice, Nadia Kamel.



Quel est le but de
« Salata Balati », pourquoi l'avez-vous réalisé ?

J’ai fait ce documentaire pour prouver qu’on pouvait encore, à travers un exemple très précis, donner à réfléchir et à débattre, pour prouver que tout n’est pas aussi figé qu’on veut le faire croire. J’ai fait ce documentaire parce qu’à mon sens, la politique est vidée de son sens aujourd’hui. Il n’y a plus de liberté d’expression. La politique aujourd’hui n’est plus que rhétorique. Il faut aujourd’hui avoir le courage d’aller en profondeur, dans l’humain, ne pas se limiter à l’abstraction qui est trop facile.

« Salata Balati » a vocation à montrer qu’une certaine intelligentsia, en Egypte, a verrouillé le débat sur une question importante et a encouragé les gens à s’autocensurer sur cette question, sans réfléchir au rôle de l’humain ni aux souffrances qui ont été générées. Je n’aime pas les raccourcis qui ont été faits au sujet de mon documentaire. Je n’ai pas aimé qu’on en parle à travers le prisme de la bataille « antisémitisme vs. il existe quand même des gens courageux et tolérants en Egypte ». Il ne s’agit pas du tout de ça. La question du boycott d’Israël est certes une grande question, mais le film ne traite pas des Palestiniens ou du boycott.

En théorie, tout le monde dit aimer la liberté d’expression mais dès qu’on évoque certains sujets pris en otage par les intellectuels de ce pays, on a franchi les lignes rouges. Je ne veux pas de lignes rouges ! J’ai le droit d’avoir une opinion. J’ai le droit de poser une question.

La question d’Israël est le cas typique de l’oppression de la réflexion dans ce pays. Et l’Egypte en souffre beaucoup plus qu’il n’y paraît… On a l’impression, vu de l’extérieur, que l’Egypte est un pays non violent car il y a moins de terrorisme, de vendetta ou de crimes qu’ailleurs. C’est le cas et tant mieux, mais ce n’est pas pour autant que la société égyptienne est une société qui ne réagit pas. Alors certes nous ne sommes pas un pays comme la Syrie où toute liberté d’expression est bannie, l’oppression n’est pas gouvernementale, mais elle vient des cercles intellectuels. Ce sont eux qui encouragent la société à s’auto censurer.

Que s’est-il passé pour vous depuis les premières projections de votre documentaire ?

Les projections sont extraordinaires ! En faisant ce film j’avais conscience que j’allais heurter ceux qui prétendent détenir la vérité et qui préconisent le boycott d’Israël pour lutter contre l’injustice dont sont victimes les Palestiniens.

Et effectivement, comme je l’avais prévu, ces gens m’ont attaquée. Les critiques les plus virulentes ont émané de deux journaux égyptiens, « Al Arabi » et « Al Karama », qui m’ont accusée de collaborer directement avec Georges W. Bush, Condoleeza Rice et avec le Mossad ! Bref, ils ont dit n’importe quoi sur moi. Il y a eu aussi d’autres articles négatifs et diverses accusations dans d’autres journaux.

Mais je ne retiens pas que cela car le documentaire a aussi bien été reçu, avec un certain enthousiasme et beaucoup de réflexion de la part de certains journalistes qui, je pense, avaient soif de parler plus en détails des maux de l’Egypte.

Il y a aujourd’hui en Egypte une telle « terreur » de s’éloigner de la pensée dominante édictant ce qu’il est bon de penser ou pas - le boycott d’Israël étant l’un des dogmes de cette pensée - que j’ai eu l’impression que le documentaire avait représenté une formidable occasion pour certains journalistes de « casser » cette idée, qu’il n’y a qu’une pensée unique en Egypte et qu’il y est impossible de débattre.

En fait, mon documentaire s’adresse beaucoup à l’opposition laïque égyptienne progressiste. C’est cette gauche, qui se dit solidaire des Palestiniens, qui prône le boycott. C’est elle qui s’octroie le droit d’énoncer ce que l’on a le droit de penser ou pas en Egypte ! La droite ne revendique rien puisqu’elle a le droit de commercer avec Israël.

J’ai été très surprise par le grand nombre de journalistes qui ont très bien reçu le film. Très bien reçu le film ne veut pas dire qu’ils ont adhéré à tout, mais ils l’ont trouvé « intéressant » et l’ont considéré comme étant matière à discussion. C’est tout ce qui m’importe !

Le documentaire n’est pas projeté en salles mais uniquement dans des lieux très choisis (centres culturels étrangers ou égyptiens, syndicats etc.) Ne craignez-vous  pas que l’on en déduise que vous vous adressez uniquement à l’intelligentsia ?

Concernant « l’intelligentsia », je diffuse mon documentaire chez eux car c’est à eux que je m’adresse ! C’est chez eux qu’est le problème ! Ce sont eux qui ont pris en otage ces questions essentielles comme la question du boycott d’Israël et qui ont décidé qu’on ne laisserait aucune marge pour le débat ou la discussion.

Par ailleurs, j’ai co-produit mon documentaire mais je n’ai pas les moyens de financer une distribution en salles en Egypte : il m’a fallu six ans pour réaliser ce projet et, je me suis beaucoup endettée pour le mener à bien. Je travaille seule, parfois avec l’aide de quelques amis qui peuvent m’aider, mais je suis foncièrement indépendante. De toutes façons, je n’ai pas encore obtenu les autorisations du service de la censure, je les attends toujours.

Les réactions à votre film ont été assez vives…

Le film a été projeté neuf fois en Egypte depuis août dernier. A chaque fois, la salle était pleine à craquer. Et même les fois où l’on a essayé de me « piéger », ça a échoué car les gens ont aimé le documentaire.

Le film a par exemple été projeté à l’Université Américaine du Caire la semaine passée. Quelques jours avant est paru un papier très violent dans le magazine Al Ahram Weekly qui est très lu ici. Un article donc qu’ont dû lire les anglophones qui sont venus voir le documentaire et pourtant, il ne s’est rien passé pendant ou après la projection… je n’ai pas été prise à partie.

Je m’étais d’ailleurs fait la réflexion que cet article pourrait servir d’exemple d’anthologie de la terreur intellectuelle pour un cours de journalisme : il m’a rappelé l’Inquisition ! Nous n’avons pas en Egypte, comme vous avez en Europe, d’événements dramatiques qui nous font « sursauter » comme le fascisme, le nazisme, la Shoah… Même quelqu’un qui n’a pas aimé mon documentaire se sentirait mal à l’aise avec la méthode qui a été employée pour m’attaquer.

Je n’avais pas la prétention, en faisant ce documentaire, de convaincre ceux qui m’attaquent aujourd’hui. Je voulais parler d’un grand événement « post seconde guerre mondiale » qui a eu lieu dans la région et qui a eu des conséquences sur l’Egypte : la création de l’Etat d’Israël. Il y a près de 200 000 égyptiens qui travaillent en Israël et c’est une réalité dont on ne parle pas puisqu’ « officiellement » on boycotte ce pays. Il s’agit de lancer un débat. Mais ça ne m’intéresse pas de rentrer dans les discussions de ces gens, qui utilisent des méthodes inimaginables pour m’attaquer : dans ces conditions, il n’est pas possible de débattre.

Il s’agit de lancer un débat sur des peuples ou des familles que les autorités officielles des Etats tentent de scinder ? Pouvez-vous nous parler de votre démarche ?

On manque de discussion politique en Egypte, il faut « réhumaniser » la politique en Egypte, se réapproprier la chose politique, le débat. L’histoire de cette famille, en l’occurrence la mienne, est un bon moyen de le faire, un moyen simple, humain, réel.

Dans ce conflit régional, qui est terrible, je pense qu’on a le droit et le devoir de se poser des questions et de se placer en position de « spectateur », qu’on a le droit et le devoir de regarder des histoires individuelles, des expériences de vie. On n’a pas eu ce « story telling ». Rien n’a été transmis, tout est allé trop vite. A mon avis, il est primordial de réhabiliter le récit intergénérationnel et d’entrer dans le détail.

La chose la plus noble que l’on puisse faire aujourd’hui c’est certainement, encore et toujours, de se poser des questions. Et de bonnes questions ! Beaucoup se demandent s’il faut remettre en cause ou pas l’existence d’Israël. Pour moi c’est une fausse question. Mais se demander « qu’est-ce qu’on aurait pu faire pour éviter toutes ces souffrances ? » ou « qu’est-ce qu’on pourrait faire aujourd’hui ? » sont les bonnes questions. Il faut rendre ça plus humain, rendre leur place aux gens qui peuplent cette région. Mais dans ce conflit, brûlant aujourd’hui, il n’y a pas de « réponse-type » et surtout il faut du temps…

undefinedMa famille illustre assez bien les tabous et les peurs, les tiraillements auxquels doivent faire face une partie de la population : ma mère a coupé les ponts avec sa famille pendant près de cinquante ans parce qu’elle était militante communiste ! Pour les communistes, l’Etat d’Israël avait une politique contraire aux droits de l’homme envers les Palestiniens : une politique de colonisation, entre autres. Elle a donc cru au boycott. Il y a eu des juifs égyptiens qui sont restés au Caire et qui sont allés rendre visite à leur famille en Israël, mais ils ne l’ont dit à personne ! Et ils n’en ont pas fait un documentaire pour autant ! Pour eux, on pouvait aller voir sa famille sans pour autant cautionner la politique d’Israël envers les Palestiniens. Pour ma mère, c’était beaucoup plus compliqué parce qu’elle avait de fortes convictions politiques auxquelles elle ne voulait pas déroger.

Elle a voulu d’une part rendre visite à sa famille et d’autre part dire qu’elle n’était toujours pas d’accord avec la politique d’Israël. La question n’était donc pas seulement qu’elle y aille mais également qu’elle ne se trahisse pas ! Ce travail a été très dur car elle a admis qu’il y a eu beaucoup de souffrance générée par ce boycott. Une souffrance qui est d’ailleurs palpable par les émotions des personnages, tant du côté que de ma famille en Egypte que du côté que de notre famille en Israël.

On n’avait pas besoin d’en arriver là ! Pas à ce point ! Cette « autocensure » est allée beaucoup trop loin ! Mais le fait est qu’en racontant son histoire familiale à Nabil, ma mère a changé : elle est devenue nostalgique. Quand elle a commencé à raconter les choses à son petit-fils, elle n’a plus eu le contrôle des émotions ! Cette « poche de silence » a été crevée ! Mon documentaire n’a pas vocation a toucher uniquement les égyptiens politisés mais tout le monde, égyptiens ou pas, politisés ou pas.

Est-ce que la menace de vous rayer du syndicat des réalisateurs est une menace sérieuse ?

Depuis la sortie et le succès du documentaire, en effet, on ne veut pas renouveler ma carte professionnelle. L’union nationale des syndicats professionnels a demandé au syndicat des réalisateurs de me convoquer et de m’interroger sur mon documentaire, et j’ai refusé de me soumettre à un tel interrogatoire. Je sais que je suis accusée de pas mal de choses : avoir tourné en Israël, avoir sollicité des autorisations israéliennes pour tourner etc. Alors que c’est faux,  je n’ai rien demandé à personne, je n’ai rien à me reprocher ! Officiellement l’Egypte et Israël ont signé des accords de paix, je ne suis donc coupable d’aucun délit.

Il est vrai que le syndicat indique dans une décision verbale de ne pas normaliser nos relations avec Israël, mais cette décision verbale n’a aucun poids ni aucun fondement juridique. D’une part, leur raisonnement ne tient pas debout et d’autre part je n’ai pas peur d’eux.

De toutes façons j’ai le droit de penser ce que je veux ! Même si l’Egypte n’est pas un exemple de démocratie, le syndicat n’a pas encore le droit de régir le contenu de mon film !

Etes-vous engagée politiquement ?

Non, je ne suis pas engagée politiquement même si bien sûr, je suis fille de militants communistes. Ma mère a passé deux ans puis cinq ans en prison pour ses positions communistes (il y a eu deux grandes vagues d’arrestation en 1948 et en 1954). D’ailleurs ils ont essayé d’expulser maman à sa sortie de prison la deuxième fois mais elle n’avait pas d’autre pays où aller : l’Egypte était son pays !

Pour revenir à votre question, j’étais en France lors de la campagne présidentielle et, très franchement, ça a été très dur pour moi. Je pense que les partis sont aujourd’hui dépassés, qu’ils ont besoin d’être « décousus » ou « déconstruits ». Je pense que tout ce qui se fait d’intéressant en politique aujourd’hui se fait en dehors des partis. Les personnes qui nous gouvernent sont déconnectées de la vraie vie, ils ne se penchent pas sur les questions qui nous permettraient d’avancer vers un monde plus juste. Ils s’essaient au populaire mais je ne suis pas convaincue par leurs motivations.

On assiste selon moi à une véritable « crise de l’humanité » aujourd’hui. Il y a un proverbe chinois qui dit « May you live in interested time ». Nous vivons à une période qui est extrêmement intéressante et riche car toute cette régression va se transformer en quelque chose de positif, j’en suis convaincue, mais en attendant… qu’est-ce qu’on souffre !

121-2156_IMG.JPGVotre neveu Nabil est un personnage central dans le documentaire. Comment cet enfant a-t-il évolué durant le documentaire ?

J’ai beaucoup sollicité Nabil pour le tournage. Il avait 7 ans lorsqu’on a commencé à tourner. Lorsqu’il prie dans la première scène, il a 7 ans ; lorsqu’il interroge sa grand-mère, avec des questions pertinentes d’ailleurs, il en a 12. J’ai voulu attendre qu’il soit prêt pour poser toutes ces questions. Mais il n’y a que cette scène d’ « interview » qui est montée « hors phase », sinon pour le reste le documentaire suit un ordre chronologique.

Aujourd’hui, Nabil va bien. Il a 13 ans, habite au Caire et c’est un jeune adolescent brillant qui lit énormément. Il continue de se poser des questions sur son identité mais aujourd’hui, comme tout adolescent, sa préoccupation du moment est d’être « cool » !

Comment votre famille a-t-elle perçu la diffusion du documentaire ? Est-ce que leur vie a changé ?

Leur vie a un peu changé en ce sens que le succès du documentaire a généré une montée d’intérêt envers mes parents. De vieux amis se sont rappelés d’eux. On est allé les voir, on les a félicités pour leur courage. Les gens de leur génération ont beaucoup aimé. Ils ont été très touchés par leur courage. Vraiment, l’impact a été très positif.

Pouvez-vous nous parler de Maha, votre cousine qui semble mal réagir au fait que votre mère veuille partir ? On a noté qu’elle parlait de votre mère au passé quand elle a appris qu’elle partait en Israël et qu’elle était juive…

Ah bon ? Non, je pense que c’est une erreur de traduction… Maha est effectivement très religieuse. C’est quelqu’un qui, comme beaucoup d’égyptiens, est frustrée par la situation politique en Egypte. Par l’immobilisme et par le fait qu’on ne fait rien pour aider les Palestiniens. Cependant elle a accepté le documentaire, elle a accepté d’être filmée, ce qui est un acte très courageux de sa part et, même si elle a été choquée en apprenant que ma mère était juive et avait encore de la famille en Israël à qui elle souhaitait rendre visite, elle a bien pris la chose finalement.

Elle l’a bien pris car elle l’a tout de suite pris sur un plan humain. C’est Maha qui exprime très bien le « tiraillement » qu’ont ressenti beaucoup d’égyptiens en voyant le documentaire. Elle pensait qu’il était normal de boycotter Israël mais elle n’avait jamais imaginé qu’il puisse exister des cas individuels. Et finalement elle a donné beaucoup de marge à la demande individuelle formulée par ma mère.

Le documentaire l’a beaucoup fait réfléchir et elle s’y est exposée courageusement. Il est vrai qu’elle aurait préféré qu’on ne voie pas la famille en Israël, qu’on n’ait pas à faire à eux mais la discussion ne s’est pas arrêtée pas et on continue de beaucoup débattre avec Maha.

Propos recueillis par Amina Sabeur pour CultureCie, au Caire en mars 2008


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Published by Amina Sabeur - dans Interviews
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