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CULTURE & CIE

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CULTURE CIE & VOUS

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10 mars 2008 1 10 /03 /mars /2008 16:35

Entre scandales et silences, « Salade Maison » fait rage : le documentaire de l’égyptienne Nadia Kamel revisite le passé d’une famille multi-ethnique pour raconter l’identité d’un enfant. Pas évident, quand on n’a pas envie de raconter de salades aux enfants ni aux spectateurs, de revenir sur les traces d’une famille d’exilés, où islam et judaïsme cohabitent pour former une diaspora désunie. S'agit-il d'un documentaire engagé ? Dans sa fresque familiale, Nadia Kamel pose des questions politiques très anciennes, mais de manière nouvelle. CultureCie a voulu revenir, pour l’occasion, sur les mythes et les réalités qui sous-tendent un débat… vieux comme Virgile !

Melting-pot : Virgile & l’Amérique !

Pas si simple en effet de dresser le portrait d'une
« salade maison », et d’ailleurs pas si nouveau : « Salade maison », métaphore culinaire et familiale, fait explicitement écho au « melting pot », et plus précisément au « salad bowl » qui caractériserait l’identité américaine : le multiculturalisme. Mais bien avant le « melting pot », il existait une autre métaphore culinaire : celle de Virgile, « color est e pluribus unus ». Il s’agissait déjà de cuisine : de plantes, d’huile d’olive, le mélange formant un « moretum », une boule de fromage qui a changé de couleur car elle a été teintée par les herbes ! Miracle : « la multitude des couleurs se fond en une seule », tel est ce que dit Virgile.

Nadia Kamel ne remue pas qu’un passé familial avec ce documentaire : elle remue les questions politiques centrales qui traversent toute l’histoire de la pensée, et l’histoire de nos nations. L’identité d’un enfant, comme l’identité d’une nation, est une définition difficile, et soulève des questions fondatrices.

L’expression « melting pot » ou « salad bowl » remonte en effet au véritable sens de la devise « E Pluribus Unum » et, ironie d’une histoire trop souvent oubliée, l’Amérique, elle aussi, a dû choisir, comme le disait Horace Kallen , entre la « Kultur Klux Klan et le pluralisme culturel »* . Car oui, il y a eu des campagnes d’américanisation à 100% dans les années 20 aux Etats-Unis, comme il y a eu « l’assimilation » durant la colonisation.

La question du pluralisme est celle des guerres de religion et des « contractualistes »… celle de Hobbes, de Rousseau, mais aussi celle de Kant. Autrement dit, c’est une question centrale dans la pensée des Lumières, une question aussi, qui a donné naissance à nos nations telles qu’elles existent aujourd’hui.

Des « modèles » ?

Au vingtième siècle, on a assisté au renouveau de ce débat, en particulier aux Etats-Unis. Les « communautariens », qui se réclament d’Aristote, s’opposent alors aux « libertariens », qui se rangent derrière Kant, avec toujours la même question de fond : comment organiser au mieux la coexistence entre différentes religions, différentes cultures, différentes ethnies ? Faut-il donner le primat aux ethnies et aux communautés, ou bien à un universel, dans lequel tout le monde puisse se reconnaître ? La première solution peut mener à l’anarchie ; la deuxième risque de faire des exclus…

Et ces questions remuent encore les pays occidentaux : la pensée du pluralisme, qui a modelé nos régimes libéraux et alimenté les débats philosophiques fondateurs des nations occidentales, fait encore couler beaucoup d’encre. L’ « affirmative action » est finalement encore très jeune, et la question du voile, qui a remué la laïcité française ces dernières années et a poussé le modèle français à se réinterroger sur ses fondements et ses buts, en témoigne.

Le titre même du documentaire de Nadia Kamel invite à penser un multiculturalisme sémite et à mettre en place une coexistence politique viable entre les différentes ethnies qui composent les peuples des pays du Moyen Orient. La réponse des extrêmes, évidemment, n’est pas satisfaisante. Mais celle de l’occident non plus : le modèle occidental est pensé sur le modèle d’une stricte séparation entre le public et le religieux, séparation rendue possible dès lors que l’on accepte de reléguer le religieux à la sphère privée. Comment pourrait-on l’appliquer dans une région faite de nations fragiles, et caractérisée par la présence d’Israël - un pays défini par la religion ?

Surtout, l’alternative occidentale est possible, historiquement, dès lors que le modèle de l’empire est cassé pour accéder à ce que nous avons appelé la « modernité » : la nation. Dans sa « Raison des nations », Pierre Manent rappelait qu’ « au terme du processus des nations chrétiennes, la forme politique avait changé de définition – d’empire elle était devenue nation -, et la forme religieuse, de substance, ou substantif, était devenue attribut ou adjectif. »  Or, ajoute-t-il « l’islam n’a pas connu une telle transformation ou une transformation analogue. » Et de conclure : « Objectivité abrupte de l’islam, pente subjective de l’Occident. Des deux côtés, on est à la recherche de ce qui manque, à la recherche de son contraire ou de son complément. »* Aucun modèle ne pourra jamais être parfait, reste qu'à l'évidence, un modèle oriental reste à inventer, et c'est, sans doute, ce que commence à faire Nadia Kamel en faisant face aux intrications - familiales - mutuelles d'Israël et d'un pays arabe: l'Egypte.

Exils : belle humanité universelle… mais à quel corps politique ?

Le documentaire de Nadia Kamel a pour but de répondre a des questions enfantines : celles d’une identité. Il s’agit d’un enfant, pas vraiment apatride, mais muni d'un passeport de courtoisie, ne lui permettant pas de jouir de toutes les libertés d'un pays qui ne le reconnaît qu'à moitié. C'est finalement un passeport écran, une liberté d'apparence. En France, une palestinienne confie qu'un passeport lui a bien été délivré: à la ligne "nationalité", il est inscrit "apatride": la Palestine n'est pas reconnu comme un Etat.
Sans patrie ou avec une demie-patrie, une demie-reconnaissance, que sommes-nous ? Sans Etat ou reconnus "à demi", que sommes-nous ? Malgré leurs défauts et leurs guerres, les nations constituent bien un corps politique dans lequel il est possible d’établir des règles, de s’entendre, de… remédier à l’état de nature ! Suffirait-il que nous adhérions tous aux mêmes principes humanistes pour nous entendre ? Pas si sûr, et quelle identité ces principes peuvent-ils nous donner ? Sans forme politique, sans « cité », sans nation… pas de passeport, pas de patrie, demi-passeport, demie-patrie... demie-identité, pas d’identité ?

Dans la pensée juive, on trouvera bien des éléments pour soutenir le contraire : dans un entretien mémorable accordé à Antoine Spire sur France Culture, et depuis devenu un livre, George Steiner soutient que l’identité juive est justement fondée sur la diaspora. S’il ne s’agit absolument pas de stigmatiser l’Etat d’Israël, le philosophe juif revient en effet sur cette identité vive et vivante du peuple juif et précise que cette absence de corps politique, avec lequel la pensée juive a vécu pendant des siècles, peut, en soi, conférer une identité à un peuple, pour lequel la religion est alors automatiquement reléguée au privé : un peuple qui s’intègre à différentes nations, à différents corps politiques, son identité n’étant pas définie politiquement mais seulement de manière spirituelle. Mais évidemment, pour qu’une telle intégration soit possible, il faut que les corps politiques dans lesquels s’intègre la diaspora… soient ouverts, autrement dit qu’ils ne privent pas ces individus d’identité politique ! L’histoire est allée dans le sens de la création de l’Etat d’Israël, et pour cause, ces chapitres sont bien connus… Autrement dit, et pour revenir à notre analogie, si Nadia Kamel est en mesure de répondre aux questions de son neveu et si cet enfant n’est évidemment pas sans identité historique et spirituelle, il reste muni d'un passeport fantoche !

La salade de Nadia Kamel : pour la possibilité d’identités plurielles avec passeports !

Une « salade maison », c’est peut-être ce que l’on donne à manger aux enfants en se débrouillant, « avec les moyens du bord », quand on n’a pas d’autres choix en bref. Mais là encore, ce serait bien simple si nous n’étions que des carottes et des feuilles de salade ou des morceaux de gruyère ! « La métaphore du salad bowl, si familière aujourd’hui, est inepte en réalité, explique Denis Lacorne dans sa « Crise de l’identité américaine », parce qu’elle n’est pas soutenue par une véritable « théorie du saladier ». Aucune nation distincte ne peut surgir d’un mélange ethnoculturel qui refuserait toute forme d’assimilation ou d’intégration. »* Nadia Kamel ne refuse pas, elle, toute forme d’intégration ou d’assimilation : elle a l’air de réclamer un peu plus d’ouverture de la part de certains pays qui, eux, n’acceptent aucune forme de mélange et ne laissent donc aucune porte ouverte à l’assimilation ou l’intégration, si ce n'est une porte fantoche.

Il s’agit d’identité… donc inévitablement de politique. Si le documentaire est engagé, c’est l’existence du multiculturalisme qu’il défend, y compris le multiculturalisme alliant des cultures ou des nations en guerre : à lire la phrase de Mahmoud Darwich, qui accompagne l’affiche du film sur le blog de Nadia Kamel, il est clair qu’il s’agit de défendre une conception ouverte de l’identité. « L’identité est ce que nous laissons derrière nous, pas ce dont on hérite. C’est ce qu’on invente, pas ce dont on se souvient. » Tant qu’il y aura des pays pour ne pas partager ce point de vue… il y aura des enfants munis de passeports et privés de nationalités, tel est ce que nous dit en filigrane la réalisatrice. Nadia Kamel propose en effet d’inventer, et elle prône le multiculturalisme contre l’assimilationnisme, la vérité contre le mensonge, le possible contre le radical.

On salue son courage et son engagement. Son documentaire n’a pas fini de faire couler de l’encre. Reste à espérer qu’il ouvrira la voie à davantage de tolérance. A en juger par les dernières nouvelles d’Egypte, il faudra bien du temps : si le documentaire remporte un accueil chaleureux du public… il menace en même temps la réalisatrice d’être rayée du syndicat des réalisateurs égyptiens. « L’auteur exige d’être reconnu comme libre parce qu’il est l’auteur d’une création libre », écrivait Sartre dans un texte méconnu, intitulé « La Responsabilité de l’écrivain ». Les libertés individuelles que sont les spectateurs ne suffisent pas à laisser un auteur libre ; pour être libre, l’auteur est condamné à vivre dans un espace-temps qui reconnaît les libertés individuelles : les différences, celles de la pensée et du sang, celles que doit reconnaître… une démocratie. Nadia Kamel sera-t-elle en mesure d’exercer son métier en toute liberté dans son pays, ou celui-ci va-t-elle la condamner à l’exil ?

Notes...

* « Horace Kallen était le premier penseur du multiculturalisme américain et sa philosophie stimulante, mais traversée de contradictions et inachevée, contenait en germe tous les débats multiculturels des années 1980-1990. » in Denis Lacorne,
« La Crise de l’identité américaine, 1997
*
« Horace Kallen, Culture and Democracy », cité dans Denis Lacorne, « La Crise de l’identité américaine », 1997
* Pierre Manent,
« La Raison des nations », Gallimard, 2006.
* Il ne s’agit pas ici pour nous de défendre telle ou telle conception de telle ou telle religion ou de défendre le primat d’un modèle sur un autre, mais juste d’apporter des éléments qui soient en mesure de replacer le débat dans l’histoire, et de l’alimenter.
*
Denis Lacorne, « La Crise de l’identité américaine », 1997

undefinedA noter…

"Salata Baladi" / "Salade maison" de Nadia Kamel
Documentaire
Egypte, 2007
105 minutes

Le blog de Nadia Kamel (anglais et arabe)

Mention spéciale pour la musique du film par Kamilya Jubran


"Salade maison" sur CultureCie...

Le film & la critique

L'interview de Nadia Kamel, réalisatrice de « Salade maison »

La bio de Nadia Kamel

A voir aussi sur CultureCie...

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Published by Axelle Emden - dans La Tribune de CultureCie
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