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CULTURE & CIE

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CULTURE CIE & VOUS

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22 février 2008 5 22 /02 /février /2008 00:02
berry---pie-grieche-grise---culturecie.com.jpgPie-grièche grise © Emmanuel Berry

La série d’Emmanuel Berry, « Les Oiseaux de Sens », a déjà beaucoup voyagé :  après avoir été exposée au Muséum National d'Histoire Naturelle dans le cadre du mois de la photographie 2006, puis dans divers musées et centres d'art de France et d'Europe, elle est à nouveau exposée à Paris
du 14 février au 20 mars 2008, à la galerie Photo 4 du sixième arrondissement. Etonnante, l'exposition relie animalité et humanité par une mélancolie douce et sauvage, et se donne les moyens - photographiques - de poser la question du sens... humain.

L'exposition...

Des postures sauvages et gracieuses. Des expressions animales ou humaines. Du noir et blanc. De l’argentique, évidemment. Des natures vivantes, calmes, comme réflexives. Posées. Les oiseaux… Dans le langage, les noms d’oiseaux sont des insultes sans gravité. Les oiseaux évoquent la légèreté, l’aube charmante, doucement bruyante. La nature évidemment, l’oiseau est le symbole des relations entre l’homme et le ciel. Il s’agit donc de présage – dès le mot grec. De fatalité. De destin. De fortune, donc de bonheur. D’oisiveté ? Oui : dans le Taoïsme, les immortels ont la figure des oiseaux : c’est la légèreté et la liberté – la libération de la pesanteur terrestre. L’oiseau… c’est le sexe aussi. Masculin. La plume. Les mots. L'envolée: lyrique, divine, imaginaire, naturelle.

Avec Emmanuel Berry, c’est la mélancolie : des oiseaux qui ne s’envolent pas, des oiseaux aux ailes inertes, décoratives. Des canards, des hiboux, des corbeaux empêtrés dans la emmanuel-berry---corbeau-freux---culturecie.jpgpesanteur. Parmi eux des oiseaux effrayants. D’autres, au contraire, appellent l’affection. Tous interpellent : il y a de la compassion, soudain, on ne sait pourquoi, à trop regarder ces portraits. Ce sont des images presque graves, étrangement. Et pour cause : ces créatures sont handicapées, et leur handicap est imperceptible. Sauf peut-être dans le regard… et le ciel manque dans le décor.

Des oiseaux qui ne volent pas, ce ne sont ni des muets ni des sourds, ce sont des êtres privés de leurs sens : rappelons-nous de ce sublime film, « Le Peuple migrateur » de Jacques Perrin. Que deviennent les oiseaux privés de voyage ?

Corbeau freux - © Emmanuel Berry

Mais pourquoi donc ne volent-ils pas ? Quel est ce handicap évident et invisible ? Les oiseaux ne volent pas. Les images, d’elles-mêmes, ne disent pas pourquoi, ne disent pas comment. Est-ce qu’il s’agit d’animaux prisonniers, capturés et auxquels nous avons enlevé la faculté de voler ? Est-ce qu’il s’agit d’oiseaux destinés à être vus, découverts, admirés ? Ou bien s’agit-il d’oiseaux empaillés, témoins d’une espèce, fantômes d’un autre temps, trophées de tableaux de chasse ? Les photographies entretiennent le mystère.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ces oiseaux aux regards expressifs sont bel et bien des oiseaux naturalisés, c’est-à-dire empaillés et, ironie du secret, issus d’une « collection cachée » du musée de Sens. Accumulés dans une salle qui n’est plus ouverte au public depuis plus de trente ans, ces oiseaux du XIXème siècle sont bel et bien flanqués de perles à la place des yeux, et pourtant… comme le dit le photographe, « nous avons l’impression qu’ils nous regardent. »

« Depuis le début, bien longtemps déjà, j'ai vu ce presque rien, ce bout d'image se figer et se noyer dans mon âme. Peu après, avec Robert Frank : la Révélation. Je crois à ce "jeu" maintenant, celui qu'impose la photographie lorsqu'elle nous fait face, d'être à peine de l'autre côté du miroir. Puis j'ai découvert les « Oiseaux de Sens », formes d'animaux définitivement non voyants. Le geste fut smple et contrôlé : réaliser des portraits photographiques pour les agrandir en tableaux et ainsi se sentir à nouveau observé par ce qui reste de nous-mêmes. »

La critique...

Oiseau humanisé ou oiseau miroir : portrait de la mélancolie

A la vue des clichés d’Emmanuel Berry, on regrette d’avoir si souvent relégué les photographies de la faune à des natures mortes faciles ou à une sensiblerie vide. Evidemment, sa série nous rappelle le cinéma, « L’Ours » de Jean-Jacques Annaud, « La Marche de l’Empereur » de Luc Jacquet et surtout « Le Peuple migrateur », cette envolée calme et cruelle qui faisait le tour du monde en quelques heures. Toujours, ces films ont réussi à poser la question de l’émotion et de la mémoire chez les animaux.

Et là, c’est une
série photographique qui fait son cinéma : l’image joue la comédie, une comédie dramatique, on reconnaît du vrai, on ne sait pas qui sont ces oiseaux, on ne sait plus qui, d'eux ou de nous, a commencer à imiter l'autre. D'Hitchcock à la blanche colombe, il n'y a qu'un pas: les oiseaux de Berry sont la belle... et la bête. L'appareil est la baguette magique qui nous transporte dans un conte de fée: comme dans tout conte, il y a la légende et la tradition, le fantastique et l'énigme. Portraits de fantômes vivants de Berry---merle-noir---culturecie.com.jpgla volonté humaine, on décèle dans cette série une certaine ironie, et on se demande, devant ces regards francs, ce qui pousse les êtres humains à « naturaliser » des animaux.

Au-delà d’une humanisation affective, les clichés de Berry ouvrent des horizons insoupçonnés : la mélancolie de ces oiseaux emprisonnés ici bas évoque l’absence de rêve, l’absence d’envie, dans ce mal que désigne la mélancolie. Un mal humain ? Les photos d’Emmanuel Berry suggèrent plutôt qu’il s’agit d’un mal... naturel. Privés de devenir eux-mêmes, privés de voler et de finir poussières, ils sont comme le miroir de la perte de l’imagination humaine.


Merle noir - © Emmanuel Berry

Et ils sont des symboles, des restes d’êtres vivants morts qui semblent avoir gardé leurs âmes… Destinés à rester empêtrés sur terre, à croiser les chemins de visiteurs oisifs, les « Oiseaux de Sens » conservent plumes et formes légères tout en nous adressant un regard qui appelle l’angoisse ou l’affection.
Ils questionnent ce qu'il y a d' « étrangers à nous-mêmes », pour reprendre une expression de Julia Kristeva, qui désigne les angoisses humaines du « monstre »: ce qui nous fait peur, devant certains portraits, c'est l'étrangeté totale, ou une proximité qui devient soudain angoissante ? Le photographe s'attaque à un mythe qui se rejoue dans nos yeux, il se fait messager à la place des oiseaux. Remarquable travail sur la vie et la mort, « Les Oiseaux de Sens » d’Emmanuel Berry nous renvoient en miroir une finitude désarmante. Soudain, ce que nous croyions propre aux êtres humains, cette tristesse de vivre mêlée à une peur du soi et de l'autre, devient le propre des êtres vivants.

Il y a quelque chose de la nostalgie de l'enfance, aussi, dans ces clichés. Comme Nicolas Urlacher revenait dans sa Franche Comté natale à travers ses quatre saisons de deuil, Emmanuel Berry reste ici dans la région de son enfance, et c’est le portrait d’une puissance et d’une vivacité perdues qui pourraient se dégager de ces images. L’oiseau est aussi le symbole de l’âme : s’agirait-il de la perte de cette âme d’enfant, une âme dont les rêves sont sans frontières ?
De Sens au sens

Ironie du sort, sort géographique, sort sémantique, les « Oiseaux de Sens » apparaissent comme privés de leurs moyens, mais surtout comme privés de leurs « telos » : leurs fins, leurs sens, leurs buts, leurs… chemins. Le sens… Le temps, l’espace. Ils existent sans pouvoir accomplir ce pour quoi ils sont faits. Ils sont l’incarnation de l’existence inutile : la mélancolie. Ils sont « en trop »: condamnés à la solitude éternelle, au manque de vie, et leur nausée pourrait bien être contagieuse. Vivants et privés de vol, ils auraient perdu leur groupe, et sans doute auraient-ils été abandonnés par les migrateurs de l’éternel. Privés de leur goût du vol, que restent-t-il ? Que deviennent-ils ? Des choses à observer ? Un être vivant dont le seul sens reste esthétique ? Privés de vies, privés de morts aussi, c’est ce qu’ils sont, et ils sont mêmes privés d'être vus. Livrés à eux-mêmes et destinés à n’exister désormais que dans nos regards, ils adoptent la pause, et on se demande, fatalement, ce qui au fond, peut bien distinguer les animaux des humains.

« Evidemment qu’ils sont tristes, ils sont morts ! », pourriez-vous me dire. Les oiseaux semblent répondre : « et si la tristesse, c’était l’absence de vie dans la vie, et si la tristesse, c’était le souvenir, et si la tristesse… c’était la condition des êtres vivants : savoir qu’un jour, il y a une fin. » Ce qui nous distingue des animaux… on ne va pas refaire l’histoire, ni celle de la philosophie ni celle du bon sens : les animaux ne savent pas, les animaux ne pensent pas, les animaux ne sont pas des « animaux politiques ». Pourtant ils s’organisent, leur sauvagerie ressemble bien souvent à nos cités, Werber l’a si bien écrit. Serait-ce l’émotion, alors, qui nous distinguerait d’eux ? Ou bien plutôt un sixième sens, celui du sens justement… évidemment, le sens de la vie, le sens de la mort, le fait de « savoir » que nous sommes mortels.

Les « Oiseaux de Sens » de Berry ne sont plus de simples animaux: il ne s'agit pas de la faune, il s'agit de portraits. Portraits de nous à travers eux, portraits culturels, naturels, questionnant cette frontière, la frontière de l'humain. Portraits de leurs regards, portraits des nôtres: leur existence inerte nous pose bien des questions. Ils sont des fantômes, ils sont là sans y être, ils sont passés de l’autre côté, et peu importe après tout de savoir qui, d’eux ou de nous, invoque l’humanité ou la vivacité de la finitude. Les fantômes sont le produit de notre imagination, et ceux-là sont le produit de la momification. Momification effectuée par des êtres humains, ces êtres qui gardent, qui regardent, qui sacrifient et qui ont besoin de tant de rituels pour rassurer leur supériorité, pour honorer les dieux, pour… laisser une trace de leur sens. Et si l’art était ce qui nous distinguait des animaux ? L'art de penser, l'art de faire, l'art de la philosophie ou de la photographie... l'incarnation parfaite de l'inutile, le contre-pied total de l'eau et de la nourriture terrestre:
« l'art, cet inutile dont nous avons besoin, l'expression artistique, tel est ce qui fait de nous des êtres humains », ont l'air de nous dire les portraits d'Emmanuel Berry. Lire l'interview

news_berry_0208b.jpgA noter…

Emmanuel Berry
"Les oiseaux de Sens"

Du 14 février au 30 mars 2008

Photo 4
4, rue Bonaparte - 75006 Paris
Ouvert du mardi au samedi de 14h30 à 19h et sur rendez-vous.
01 43 54 23 03

Sur le web…

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www.emmanuelberry.com
www.photo4.fr
www.image-ouverte.com



Emmanuel Berry sur CultureCie...

L'interview d'Emmanuel Berry

La bio d'Emmanuel Berry

Les expos du moment...


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Published by Axelle Emden - dans Photographie
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