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CULTURE & CIE

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CULTURE CIE & VOUS

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12 février 2008 2 12 /02 /février /2008 04:18
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Dans son nouvel espace du passage des Gravilliers,
la galerie Deborah Zafman présente les œuvres de Maurice Rocher (1918-1995), peintre expressionniste français méconnu du grand public. C’est une occasion rare d’admirer l’unité et la force de cette œuvre singulière centrée sur la question de la représentation de l’Homme et marquée par la perte de la foi.

Maurice Rocher & Deborah Zafman...
 
Un mot tout d’abord sur les origines de ce projet. Deborah Zafman aime penser que sa rencontre avec l’artiste relève du destin : Maurice Rocher a en effet été mis sur sa route par l’intermédiaire d’un prêtre et ami de l’artiste qui, un beau jour rue Chapon, fit appel à elle pour transporter un tableau… de Rocher ! Se doutait-il de ce que cette rencontre allait déclencher ? Car il s’agit bien d’une rencontre, avec l’œuvre mais aussi avec l’homme, mort une dizaine d’années plus tôt.

Bouleversée par cette peinture de chair, la galériste a été émue jusqu’aux larmes à la lecture du journal intime de Rocher, les interrogations et les recherches de l’homme répondant à sa propre conception de ce que doit être l’art : avant tout un engagement, du corps et de l’esprit. Ce qu’il voulait, c’était constituer une œuvre, et non exposer. C’est ainsi de loin qu’il a observé dans les années cinquante le triomphe de l’abstraction, sans dévier de son chemin.

Chemin ô combien douloureux : il a perdu la foi, après s’être consacré pendant plus de vingt ans à une peinture d’inspiration religieuse, notamment à travers son engagement dans les Ateliers d’Art Sacré de Maurice Denis et George Desvallières. Maurice Rocher était connu pour son réalisme noir, peignant dans une palette brun sombre les scènes de la Passion, de la Flagellation ou du Christ en souffrance, au détriment des signes de la grâce et de l’espérance.

Mais derrière ces aspirations hautement spirituelles se cachaient des pulsions et des désirs sensuels que l’homme nous livre dans son journal. Et ce n’est qu’en 1965, à 47 ans, que Rocher s’est déchargé de cette tension - « tous les verrous sautent ». C’est l’année de sa découverte du rouge. Il tourne alors définitivement le dos à Dieu, et n’aura de cesse de représenter l’Homme dans sa totalité. Il peint désormais le meilleur comme le pire. Et c’est cette révolte, cette quête de la vérité humaine et ce chemin de libération par la peinture, que l’exposition présente.

La critique...

Les couleurs font sortir les visages et les corps des ténèbres, le rouge et le rose, le gris, les ocres aussi. Le rouge est violence, rage et ironie cinglante, mais aussi jouissance pure de l’acte de peindre ! Jouissance qui peut, enfin, s’exprimer librement - liberté pleinement acquise à l’âge de 65 ans, lorsque Maurice Rocher s'autorisa à prendre une maîtresse, ce qui apporta un nouveau souffle à sa peinture.

L’omniprésence de la violence et de l’outrance, de la mort et de la passion, ainsi que l’usage particulier de la matière picturale posée instinctivement sur la toile, le font appartenir au courant expressionniste, à l’instar d’un Soutine ou d’un Emil Nolde. L’Expressionnisme est
selon Rocher une « force vitale, au-delà du conscient ». Ajoutons : Expressionnisme ecco_homo-_1971-_huile_sur_toile-_120_x_60cm-copie-1.jpghumaniste, car l’artiste n’a jamais peint que l’humain.

Aussi retrouvons-nous ici l’un des thèmes chers au peintre : la femme, seule (« Nu métaphysique »), en couple ou entourée d’hommes (« La Mangeuse d’hommes ») ; femme ambivalente, pure et impure, mère et maîtresse… fière ou grotesque, elle domine toujours l’homme à ses genoux. Parfois aussi Rocher montre la passion de l’étreinte, laissant apparaître une insatisfaction permanente.

Le « Ecce Homo » renvoie à un autre thème cher à l’artiste : le supplicié (ci-contre à droite). À travers les restes d’une iconographie chrétienne, Rocher montre l’angoisse humaine, y compris à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas la voir : il s’agit de dépeindre l’authenticité des souffrances et le tragique de l’existence, hors de toute certitude théologique ou philosophique mais… comment représenter cela ?

Il faut voir une superbe série d’églises aux façades torturées, comme si elles luttaient contre une disparition imminente ou contre leur transformation en face humaine terrible (ci-dessous). C’est bien le visage qui est scruté, et à travers lui se construit une dissection des apparences : du visage comme masque, dépeignant la farce sociale - voir ainsi ses portraits de notables ridicules, dignes des portraits-charges de Daumier – on passe au visage comme fenêtre de l’âme humaine.

eglise_n.33-_1972-_huile_sur_toile-_81_x_65_cm.jpgL’exposition s’achève par la série des « Visages-matières », conclusion de ces centaines de visages peints par l’artiste, « visages momifiés » devenus véritable « chair pétrifiée ». Chacun a été réalisé à partir de rebuts, de grattages de toiles qui ne le satisfaisaient pas, d’abord placés dans une boîte puis retravaillés sur un petit morceau de carton. « Au fur et à mesure, je leur donnais une forme qui était celle d’une architecture. C’était assez abstrait au début, sans l’être tout à fait, en tous les cas pas très lisible. Je me suis pris au jeu. C’était amusant le soir de reprendre ces restes enlevés à la toile et que j’aurais jetés, pour faire revivre ces matières mortes, issues d'un échec, tout en utilisant le hasard de ces mélanges. J’en ai fait une centaine. Tout à fait sur la fin, de façon presque imperceptible, ces façades ont pris des formes de visages. J’ai suivi le jeu. Il en existe une vingtaine qui expriment ce passage de l’église au visage ». Certaines de ces œuvres ont été retouchées voire cassées pendant dix ans, les matières et les couleurs se superposant sans fin. Plus que l’aboutissement de son travail, elles en sont le terme, comme si rien ne pouvait venir après ces œuvres intimes, à la nature quasi magique, sorte d’ultime exorcisme.

On songe alors à cette phrase de Rilke comme d’un possible résumé de cet engagement périlleux et viscéral de l’homme et de l’artiste : « Les œuvres d’art naissent toujours de ce qui a affronté le danger, de qui est allé jusqu’au bout d’une expérience, jusqu’au point que nul humain ne peut dépasser. Plus loin on pousse, et plus propre, plus personnelle, plus unique devient une vie ».

undefinedA noter...

Du 19 janvier au 1er mars 2008

Galerie Deborah Zafman
Le Laboratoire des suppositions
3-5 passage des Gravilliers
75003 Paris

01 42 77 03 74
www.deborahzafman.com

Le 16 février à 18h, lecture de textes inédits du Journal de Maurice Rocher.
Crédits photos: Galerie Deborah Zafman
À lire (déjà & bientôt sur CultureCie)...

- La biographie de Maurice Rocher
- « Maurice Rocher, Journal 1945-1983 », Éditions Siloë, 1990
- Gérard Xuriguera, « Maurice Rocher », Editions Mayer, 1987
- Nathalie Cottin, « Maurice Rocher, entretiens. Le peintre, Dieu, la femme ». Éditions Altamira, 1997


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